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Renat Jurié, l’intemporel

A la croisée des mondes, la voix de Renat Jurié s’élève comme le Christ en croix de Rieupeyroux. Un jaillissement qui, dans le très beau film de Marc Oriol, émaille la linéarité des jours ordinaires et extraordinaires de Saint-Salvadou (Aveyron) d’où ce retirat (oc : retiré, retraité) contemple le monde.

A la fois figure du Dernier des Mohicans et de l’original – ce polyglotte prend le thé, compte en pistoles qu’il convertit en euros, parcourt les routes de l’Aveyron et des pays occitans au volant de sa longue Mercedes au tableau de bord décoré de plumes de geai et de faisan – Renat appartient à cette trempe de musiciens qui ont poussé leur quête patrimoniale jusqu’à s’immerger dans le quotidien de « l’ancienne civilisation paysanne ». Un point de non retour pour lui. Tout en enseignant l’anglais et l’occitan, il devient le paysan qu’il n’a sans doute jamais cessé d’être. Dès lors, le chant qui fait partie pleine et entière de son ordre des choses, se soumet à la règle des heures et des jours d’un temps agricole venu du néolithique.

Malgré tout, entre « musiques traditionnelles » et « musiques occitanes » ; fête votive locale et Hestejada de las Arts de Lubat, à Uzeste ; la voix de Renat Jurié s’impose à tous, comme une évidence discrète dans le paysage musical des quarante dernières années. Car si sa discographie personnelle se résume à deux opus, il accompagne toute l’histoire du renouveau des musiques et danses traditionnelles. Musicien, chanteur, collecteur du Conservatoire Occitan de Toulouse dans les années 1970 et 1980, il participe ainsi tant au mouvement de découverte de ce patrimoine qu’aux productions des Ballets occitans. En 1977, il est aux côtés de Claude Sicre et Luc Charles-Dominique pour la création du groupe Riga Raga qui enregistre en 1979 Musica nòstra, musica occitana del pòble (Notre musique, musique occitane du peuple – tout un programme –). Il signe en 1993 Entre la rivièra e la mar produit par le fameux label Silex, entouré de musiciens de premier plan : Eric Montbel, Pierre Imbert, Jean-Pierre Lafitte et Guy Bertrand qui dirige l’enregistrement et l’arrache, pour ce faire, à son quotidien agricole. De vêlages en saillies, qui dirait, à entendre ce disque magistral qui n’a pas pris une ride, que Renat a finalement enregistré toutes les chansons en une seule prise lors de l’ultime séance d’enregistrement pour laquelle il s’était enfin rendu libre ? Emerge alors une formule de concert en duo avec Jean-Pierre Lafitte qui en est en quelque sorte la quintessence. Le CD Joi de Levant en conserve, en 2004, la trace. Renat Jurié apporte aussi son concours au spectacle multimédia Les Orients d’Occitanie de l’écrivain Alem Surre Garcia. L’ermite se sociabilise-t-il à l’orée des années 2010 ? En 2009, il retrouve Guy Bertrand, Eric Montbel, Equidad Barès pour le très beau disque Cantem Nadal, dédié aux noëls occitans qui voit la rencontre de la musique traditionnelle et de la musique ancienne avec l’Orchestre baroque Les Passions et Les Sacqueboutiers de Toulouse. En 2013, il est encore le récitant occitan de 2013, la Bataille de Muret création du compositeur contemporain Patrick Burgan.

Tout au long de ce parcours, Renat peaufine une même base musicale caractérisée par une grande économie de moyens : une voix quasi nue, de simples battements de main, un tambour tout juste effleuré, des rhombes. Parfois une polyphonie, réminiscence du temps où il faisait les foins avec son ami Jean-Loup Fricker, chez Simon Crabérou, en vallée d’Ossau. Et puis bien sûr viennent les instruments en roseaux – flûtes et clarinettes rustiques – fabriqués et joués par Lafitte, tempérant aussitôt émis le timbre si prégnant de Renat.

Renat-Jurie-Jean-Pierre-Lafitte

Façonné par un usage quotidien de la langue occitane, ce timbre tannique, mêlant « résonnances » de gorge et nasalisation, galvanise des mélodies anciennes dont la glose instrumentale accentue encore la modalité. La voix, fortement projetée, s’ancre dans une pulse implacable, balanç (« balancé ») et cadence de la danse traditionnelle : de la bourrée qu’il glisse comme pas un, du rondeau gascon et du branle d’Ossau dont il a manifestement retenu toute la verticalité. Elle déroule, dans l’horizontalité modale, un phrasé d’une grande élégance relevé de monnayages, ponctuellement ravivé par le liage des distiques ou des strophes à la manière des passe-rue chantés. Le tout, savamment associé à une abondante ornementation qui n’a d’égale que celle des flûtes, confère à l’ensemble une sensation de flottement.

Si modalité et style participent d’une longue tradition musicale dont ils jouent, les textes relèvent de veines diverses : des pièces de style oral au caractère impersonnel, anhistorique, – les « véritables chansons traditionnelles » – ; des productions littéraires de troubadours, de parlementaires béarnais du XVIIIe s. ou de félibres du début du XXème siècle. Mais toutes évoquent un hors temps, l’immanence fantasmée de la société rurale prise à jamais dans la circularité du souffle de Lafitte et de ses flûtes. Chants du rituel de noce avec La nòvia ou le Pòrta lhèit ; chants à danser du vieux fonds chorégraphique – des danses très typées, posées comme emblématiques de grands terroirs – ; chants « de travail » ou supposés tels ; lanlèras, mélodies sans paroles, qui après le Ranz des vaches suisse, cher à Jean-Jacques Rousseau, et la Boilèra des Chants d’Auvergne de Joseph Canteloube, finissent d’inscrire la figure du pasteur dans l’immobilité du paysage et du temps. Avec les félibres, il chante les saisons de la vie (La hialaira [la fileuse]) ou l’immuabilité du désespoir amoureux (Triste èi lo cèu [Triste est le ciel]). S’il interprète aussi des nadalets, cantiques de noël anciens (parfois déjà connus au XVIe siècle), Renat ne s’en tient pas là. Il explore les Psaumes dans leur version béarnaise commandée par Jeanne d’Albret à Arnaut de Salette et revendique surtout le répertoire latin religieux, si populaire jusqu’au Concile Vatican II et pourtant banni par le revival occitaniste qui voit là un symbole d’exogénéïté, tant linguistique que sociale. Le Magnificat latin affublé d’un refrain gascon louant, sur un rythme de branle, la Sainte Vierge, collecté à Héas en Bigorre, lieu d’un des plus grands pèlerinages pyrénéens, devient ainsi l’un de ses morceaux de bravoure, de même – Rouergue oblige – que le très beau Salve Regina dit des moines d’Estaing. Dès lors, le chant populaire assimilé depuis les romantiques à un cantique opère sa jonction avec le religieux entretemps devenu patrimoine.

Archaïsme musical ou évocation poétique du hors temps paysan qu’il en est venu à incarner, Renat Jurié cultive jusqu’à l’épure l’esthétique folk. Pas un folk guimauve mais de ceux qui ont la consistance des lauzes rouergates et fascinent d’autant l’ethnomusicologue. Qui inscrivent cet artiste-paysan – il ne fait pas semblant – dans le grand récit national de la chanson populaire, de Gérard de Nerval et ses Chansons du Valois à Yvette Guilbert ; des grandes collectes des folkloristes à celles du Musée National des Arts et Traditions Populaires.

Jean-Jacques Castéret
Ethnopôle Institut Occitan Aquitaine

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Le duo Renat-Lafitte

 

Samedi 8 octobre
Musée Basque et de l’histoire de Bayonne : Soirée d’ouverture
18h00Ouverture du Festival, par Denis Laborde, directeur artistique du festival Haizebegi
18h30 – Film : Renat Jurie. Dins la Votz dels Sègles (Renat Jurié : dans la voix des siècles), de Marc Oriol (France, 2015, 75 min., VOST), suivi d’une rencontre avec le réalisateur
Entre occitan et français, Renat Jurié, chanteur traditionnel et enfant d’un monde rural péri-urbain disparu, nous transmet une part de la mémoire collective dont il est porteur engagé. Les scènes tournées au gré des saisons dans sa ferme du Rouergue et les concerts avec son comparse musicien Jean-Pierre Lafitte, nous posent dans le temps retenu qui fait ce pays, sa langue et sa manière de penser.
Il parle sept langues, élève des vaches, a enseigné l’anglais, chante, danse et vit en occitan depuis toujours…Depuis quelques années, il développe comme peu, avec Jean-Pierre Lafitte, un répertoire de chant sacré en langue d’oc qui connecte l’auditoire contemporain aux sonorités du passé, sans artifice.
Portrait de Rénat Jurié peut-être mais prétexte à évoquer des thèmes aussi divers que la langue, dieu et la foi, la tradition, la transmission, la modernité, la ruralité, les techniques de chant, la ligne droite, la simplicité…et pourquoi pas, s’il le veut bien l’étymologie, l’authenticité, la nostalgie, la soupe aux choux et les conserves pour l’hiver !
Tout ceci éclairé par la lumière de son compère Jean-Pierre Lafitte, souffleur en roseaux et grand
contradicteur du premier. « C’est d’âme qu’il faut changer, non de climat » Sénèque
20h30 – Musique la nuit, au Musée : Chants sacrés et chansons des pays d’Oc, par Renat Jurié & Jean-Pierre Lafitte