lessouffleurs

Les Souffleurs d’humanité

« L’humanité se reproduit de bouche à oreille ». De cette phrase qui s’est imposée à lui alors qu’il était sur les bancs du lycée, Olivier Comte a fondé un monde, celui des Souffleurs, commandos poétiques. Ce collectif à géométrie variable rassemblant aujourd’hui une quarantaine de poètes, comédiens, écrivains, danseurs et plasticiens, est animé par la conviction que la poésie est une « pharmacopée dotée de principes actifs puissants » qui, lorsqu’elle parvient au creux de nos oreilles pressées, ravive nos cellules dormantes et nous rappelle à notre humanité.

Mais pour que la parole poétique s’invite et habite dans nos mémoires, cela demande du temps, du silence, de la lenteur et de la douceur, autant d’ingrédients qu’il ne suffit pas de programmer dans les plis de nos journées, de nos villes, de nos métros et de nos pensées surchargés, mais qu’on ne peut faire entrer que par effraction. Les Souffleurs surgissent donc dans les espaces publics, là et quand personne ne les attend, et obligent le monde à ralentir. Vêtus de noir et coiffés chacun d’un parapluie noir, le visage parfois en partie voilé d’un éventail noir, ils s’avancent dans les foules, dans les marchés, les festivals, les cours d’école, les métros, les bureaux, les parcs et y délivrent, font littéralement sortir des livres, les poètes du monde entier. À travers de longs tubes noirs, ils chuchotent leurs mots à l’oreille des passants, toujours un à la fois, en langue originale d’abord, éventuellement en traduction française ensuite. Ce lien éphémère et intempestif avec un regard, une voix, une langue et un poète, à garder en secret juste pour soi, laisse des milliers d’yeux ébahis sur leurs passages depuis 2001. Ces commandos ont fait le tour du monde et ont conduit les Souffleurs à explorer une vingtaine de langues, et des myriades d’univers poétiques.

Les Souffleurs ne sont pas que des oiseaux de passage et savent aussi, et ont besoin, d’élire demeure dans des territoires où ils pressentent que des bruissements de paroles poétiques dormantes attendent d’être écoutées. Aubervilliers, banlieue populaire du nord-est parisien, où cohabitent plus de 90 langues, est leur base de sédentarité depuis 2008, leur laboratoire au long cours d’expérimentations poétiques et politiques sur la ville. Là, ils ont inventé une « Folle Tentative », un programme de poétisation du territoire visant à faire des rêves des habitants la matière première d’une réelle politique de développement urbain. Deux Conseils Municipaux officiels et présidés par le Maire d’Aubervilliers et un grand témoin (Stéphane Hessel en 2011, le Père Delorme en 2013) ont été organisés à l’initiative des Souffleurs pour mettre à l’épreuve de la vie politique d’une ville comme Aubervilliers cette phrase, attribuée à Shakespeare : « Ils ont échoué car ils n’avaient pas commencé par le rêve ».

Dont acte : parallèlement à leurs traditionnels commandos, Les Souffleurs prennent le pouls d’Aubervilliers et des autres territoires où depuis 2011, on les invite à poser leurs valise pour quelques mois, quelques années. Ils cherchent leurs points d’acupuncture, leurs petites mythologies, bruits de couloirs, mots d’espoir mais aussi de violence, de peur, de découragement. Et s’efforcent d’en faire des moteurs de tendresse collective. Ils préparent des surprises aux commerçants au petit matin, se donnent pour mission de rendre mutiques et silencieuses les rues les plus encombrées de la ville, collectent les rêves des habitants et les inscrivent aux archives municipales, étiquettent les jardins, les ronds-points ou les forêts de panneaux poétiques, brandissent des vers les bras levés dans l’espace public, embarquent les habitants, petits et grands, dans ces « manufactures de regard poétiques portés sur la ville ».

En 2015, Les Souffleurs commandos poétiques ont reçu le prix Senghor-Césaire pour l’ensemble de leur travail de création. Ce prix, assorti de la médaille de Chevalier de l’Ordre de la Pléiade, est décerné par l’Assemblée Parlementaire de la Francophonie et reconnaît les mérites de personnalités qui se sont illustrées en faveur de la promotion de la Francophonie et du dialogue des cultures.

Laura Jouve-Villard,
ethnologue, EHESS (Paris) & CMTRA (Villeurbanne)