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Monkology, science de moine

A première vue, l’idée de Monkology paraît simple : un piano ; un pianiste, Patrick Villanueva ; un répertoire1, celui de Thelonious Monk. Pourtant, il ne s’agit pas d’une autre tentative de jouer Monk, ni de jouer comme Monk, ni d’un énième hommage au pianiste et compositeur, car au bout de quelques minutes c’est « Thelonious Monk », le mythe2, qui surgit des doigts de Patrick Villanueva. Thelonious Sphere Monk, lui, n’est pas là. Seule demeure la légende du jazz.

Né le 10 Octobre 1917, newyorkais de naissance et de vie qui, avec la bande des jeunes jazzmen du « Minton’s Playhouse », Thelonious Monk avait élaboré au milieu des années 40 un des plus grands courants de l’histoire du jazz, le bebop, sans pour autant s’inscrire infiniment dans cette nouvelle vague de boppers.  Thelonious Sphere Monk, l’artiste singulier qui continuera à développer son propre style et préfèrera le travail du son à la dextérité compétitive des boppers, allant jusqu’à jouer avec des doigts tendus et ornés par de grandes bagues, privilégiant une autre approche de l’harmonie, du rythme et de la mélodie. Thelonious Sphere Monk, ce compositeur de « standards »3 de jazz à qui Miles Davis (rien moins) doit son grand retour sur scène dans les années 50 avec les interprétations de Round midnight et Straight no chaser, compositions de T. Monk devenues standards de jazz. Ce musicien hors norme dont les collaborations ont marqué les grands noms de toute une génération de jazzmen (Dizzy Gillespie, Sonny Rollins, John Coltrane, etc.) et qui (en fallait-il d’avantage pour épaissir la légende ?) entra dans un mutisme qui impressionna ceux qui le côtoyèrent dans la dernière décennie de sa vie, vécut ainsi, replié dans la demeure de sa protectrice, la baronne Pannonica de Koenigswarter. A bout de force, il mourut d’une attaque cérébrale un 17 février 1982. Ce Thelonious Monk n’est donc pas là, mais son mythe accompagne l’histoire du jazz dont il est une figure majeure. Au point qu’il a suscité de nombreux hommages, de nombreuses immitations, de nombreuses …
La singularité de Thelonious Monk est d’être un musicien ambivalent qui provoquait chez les autres jazzmen travaillant avec lui à la fois du respect et de la méfiance. C’est aussi un musicien au jeu singulier qui paradoxalement eut une grande influence sur toute une génération de pianistes de jazz. Et jusqu’à aujourd’hui puisque Patrick Villanueva place ses doigts dans les traces des mains de Monk.
Le titre du projet, Monkology4, est d’ailleurs ambivalent lui aussi, et sensiblement polysémique. S’agit-il de l’art de Thelonious Monk, de son savoir-faire édifié en science qui nous est transmis ici par Patrick Villanueva comme on transmet un héritage ? Ou bien est-ce l’art de faire « du Monk », comme d’autres pianistes jouent « à la manière de » ?
Comment Patrick Villanueva réussit-il à faire ressurgir le colosse de son piano tout en étant lui même ? Comment arrive-t-il à « jouer du Monk » et non pas « faire semblant de jouer du Monk » ?
« C’est une histoire de clés », répond-il. Car Patrick Villanueva revendique une approche qui n’est ni stylistique, ni technique et ni de composition, mais qui passe plutôt par des « clés de compréhension » humaines, artistiques voire spirituelles de l’œuvre de celui qui fut élu génie du piano jazz. Délaissant une approche esthétique, il passe par une compréhension des éléments qui lui paraissent essentiels à l’approche de Monk et un geste qui consiste à « les mettre en jeu ». C’est ainsi qu’il arrive poser sa propre empreinte sans trahir un certain jeu de Monk. Et c’est ainsi qu’on assiste à un concert où l’on écoute – et l’on voit – un pianiste qui nous est contemporain jouant, improvisant, interprétant, s’amusant et au même moment, sans aucune contradiction ni opposition, on ferme les yeux, et l’on voit « Thelonious Monk », le mythe cette fois, ressurgir, presque intact, paradoxalement presque neuf. Et c’est ici que les chemins de la performance jazzistique rencontrent nos imaginaires : comme par magie, c’est tout l’art de l’ermite qui nous est restitué ici. Monkology, le bien nommé, science de moine.

Abderraouf Ouertani (Haizebegi)

Ethnomusicologue, EHESS

 

1 Durant sa vie, le répertoire de Thelonious ne « change » pas, mais s’« accumule » : une trentaine de morceaux se répètent ; d’autres sont enregistrés sporadiquement. Il s’agit souvent de compositions originales, mais son répertoire compte aussi des standards revisités, comme Just A Gigolo, et son temps suspendu, ou Just you, just me qu’il transformera en Evidence.
2 Cf. Laborde, Denis : « Thelonious Monk, le sculpteur de silence » in L’Homme 158-159 / 2001, pp. 139 à 178. D. Laborde y fait la différence entre Thelonious Monk, la personne, et son « mythe » (avec guillemets) c’est-à-dire impliquant un « processus relationnel nous mettant en présence de « Thelonious Monk » (n. 7, p. 142).
3 Un standard de jazz est « un morceau populaire qui a résisté à l’épreuve du temps » (Carles, Philippe, Clergeat, André & Comolli, Jean-Louis, Le nouveau dictionnaire du jazz, Ed. Robert Laffont, Paris, 2011, p. 1203).
4 À l’instar des compositions de Charlie Parker “Anthropology”, “Ornithology” ou encore “Crazeology”.