nammour

Quatre-vingt-dix-neuf pour un monde meilleur

« quatre-vingt-dix-neuf, tisʿa wa tisʿīn, ninety-nine, novantanove, neunundneunzig »[1] 99 est un numéro que Marc Nammour peut prononcer dans toutes les langues. Il parle de « 99 couleurs, 99 confessions, 99 latitudes » et dénonce « 99 frustrations, 99 humiliations ». Ce 99 correspond au « département fantôme » de la France qui regroupe administrativement toutes les personnes vivant en France nées à l’étranger, qu’elles soient françaises ou non.

Le 99 de Marc Nammour est une interrogation de jeunesse sur son propre département d’origine mais il s’est transformé en un prétexte à interroger notre société et ses classifications identitaires. Il en fait un numéro qui réunit, un signe qu’il souhaite concerner tout le monde, d’ici ou d’ailleurs, puisque le 99 est multiple et complexe et ne désigne rien de précis, pas un lieu ni une culture en particulier[2]. Que se cache-t-il derrière ce cri de ralliement « 99 is beautiful ! 99 is the future ! » ?

Cette expression artistique et engagée pour l’unité de l’homme, la complexité et la diversité des identités fait écho à ma formation d’anthropologue et au concept de culture. En effet, en proposant depuis la constitution de la discipline des définitions vastes et variées du concept de culture[3], l’anthropologie opère essentiellement une distinction entre la « culture », qui serait le propre de l’humain, et la « nature ». En refusant de hiérarchiser les différents aspects des cultures humaines, cette conception des cultures tend à démontrer l’unité de l’homme à travers sa diversité. Autrement dit, nous sommes tous égaux, mais avec des cultures différentes. L’engagement de Marc Nammour réactualise cette évidence anthropologique et la transpose à l’écriture artistique. Comment ce projet « 99 » fabrique-t-il de l’unité à travers la multiplicité et la diversité des cultures ?

J’ai accompagné tout le processus de création de ce « 99 » jusqu’à la première au Festival d’Avignon au mois de juillet de cette année. Je propose de suivre celui-ci à travers trois observations : le choix des artistes, la première résidence de création et la communication.

La création « 99 », portée par la Fondation Royaumont et son programme des Musiques Transculturelles, part d’une rencontre, entre Frédéric Deval[4], directeur du programme et Marc Nammour, poète-rappeur. Proposé par Serge Teyssot Gay pour une nouvelle version de sa création Interzone Extended présentée par Royaumont au festival d’Avignon en 2014, Marc Nammour touche aussi bien le public que Frédéric Deval. Celui-ci, enthousiasmé par la façon qu’a Marc Nammour de marier poétique et politique, remarquera également à plusieurs reprises que « bien malin était celui, à Avignon, qui aurait pu penser que Marc Nammour ne faisait pas partie d’Interzone Extended depuis le début ». Suite à cette première réussite, Frédéric Deval propose le statut d’artiste en résidence à Royaumont à Marc Nammour dont la première création sera « 99 ».

Le choix des artistes vient en premier, Marc Nammour veut écrire avec un autre poète égyptien, Abdallah Miniawy, qui malheureusement ne pourra pas participer pour des raisons liées au contexte politique en Egypte. Pour la musique, il choisit rapidement Lorenzo Bianchi Hoesch, qu’il connaît bien pour ses réalisations en informatique musicale, et qui composera les titres, traitera les instruments en temps réel et mettra en place la spatialisation du système de diffusion pour toute la création. Frédéric Deval suggère Amir ElSaffar, à la trompette, santur et voix qu’il connaît par d’autres projets. Selon lui, c’est un musicien qui fait justement le pont entre les différentes cultures musicales, orientales et occidentales. Les autres artistes arrivent plus tard dans le processus de décision : Marc Nammour recherchera ensuite le groove familier de Jérôme Boivin, bassiste de son groupe La Canaille ; Rishab Prasanna n’intègrera le projet qu’à la seconde résidence de création et ajoutera, selon les mots de Marc Nammour, une touche planante et aérienne à la création.

Toute cette réflexion bien en amont de la réalisation concrète du projet est essentielle à sa bonne réalisation. Cette association réussie entre Royaumont (Frédéric Deval) et Marc Nammour, est à l’origine même du projet. Comme l’a analysé le sociologue Bruno Latour[5] à propos des recherches scientifiques, les connexions nécessaires à la construction d’un fait social sont innombrables. Dans le cas qui nous intéresse ici, on ne peut imaginer que tout démarre le jour de la mise en présence des musiciens. Créer Quatre-vingt-dix-neuf ne se fait pas à partir de rien : chacun vient à Royaumont avec un vécu antérieur, chacun mobilise des habiletés incorporées.

Le titre, « 99 », que Marc Nammour propose est décidé et validé plus tard. Mais cette idée de 99 ne prend corps qu’à la rencontre de tous les musiciens lors de la première résidence de création, à travers la musique créée et les textes écrits, mais aussi avec les premières blagues : « we are ninety-niners ! ».

Pour construire cette musique « 99 », le 9 février 2016, tous les artistes se retrouvent ensemble pour la première fois à l’Abbaye de Royaumont, c’est la première résidence de création. Certains se connaissent déjà, ont déjà joué ensemble, d’autres se découvrent. La séance de travail commence par une présentation de Marc Nammour du concept de « 99 », et l’écoute de 5 pistes proposées par Lorenzo Bianchi Hoesch. Ce sont des ambiances sonores, une base de travail qui est ouverte aux propositions et aux modifications : ils pourront changer la basse et l’harmonie ou encore proposer d’autres thèmes. Tout est encore ouvert. Sur ces propositions, Marc a déjà imaginé des thématiques et écrits quelques bribes de textes : l’échec des révolutions, le refus de l’uniforme, le départ du pays, ou l’explication du département « 99 ».

Après cette rapide présentation, la résidence commence autour d’improvisations. En cercle, le groupe va se former, les musiciens s’écoutent les uns les autres, se découvrent et partagent des idées. Marc placera quelques textes pour voir comment ça peut sonner avec la voix, même si les textes ne sont pas définitifs. Les musiciens parlent d’improvisations libres. Cela commence par un joyeux brouhaha dans lequel chacun joue et tente de faire entendre son instrument pour déboucher petit à petit sur une écoute des uns et des autres, des constructions de jeu en duo, en solo, laissant tour à tour les uns et les autres s’exprimer. Entre travail et plaisir de la musique, ils joueront ainsi le matin, l’après-midi et jusque tard dans la nuit. Au bout de quelques jours, ils réécoutent le tout et décident de garder certaines propositions, formant ainsi les idées de base de chaque morceau. Ceux-ci sont retravaillés tour à tour, réécoutés, réessayés, de nouvelles propositions émergent, des structures sont décidées… En une semaine les premiers morceaux sont en place et de nombreuses idées sont ouvertes pour construire la totalité du répertoire.

Marc Nammour admire la façon de travailler de ses collègues musiciens « 99 ». Il dira fièrement : « et dire qu’il y en a qui ont besoin de papier et de crayon pour composer ! »[6] heureux de cette « libre improvisation » qui construit cette musique 99. Il semblerait presque que pour ces 99, improviser pour créer, c’est une façon de prouver que ces 99 peuvent garder leur spécificité, leur culture musicale tout en ayant « quelque chose » en commun.

Si l’improvisation est pensée comme une liberté de jeu permettant à chaque artiste de s’exprimer librement, qu’en est-il des codes permettant à tous de s’écouter, de se comprendre et de jouer ensemble, d’où vient ce « quelque chose de commun »[7]

La création « 99 » commence à prendre chair. La nécessité de présenter ce projet aux différentes scènes de musiques et lieux de spectacle a conduit à la réalisation d’une vidéo de promotion. Celle-ci présente la musique et le projet à travers la voix off de Marc Nammour. Le mot d’ordre est lancé : « Nous nous réclamons de ce 99, un 99 résolument ouvert sur le monde comme notre musique qui puise son influence dans les maqâms irakiens et le raga bansuri indien pour aller vers la musique électronique contemporaine en passant par le jazz ou le rap »[8]. Très clairement, l’idée de ce 99, de ces diversités, s’exprime à travers les cultures musicales mises en jeu.

A l’approche du festival d’Avignon, la presse s’y met, le discours de Marc Nammour se peaufine, on ne parle pas que d’un concept de « 99 », mais également de ce que les uns et les autres apportent à ce 99. D’ailleurs, Marc Nammour, n’est pas le seul « 99 » de la création, il a su s’entourer de musiciens qui ne sont pas tous « des 99 »s mais presque… Il en arrive à la conclusion que « nous sommes tous des 99 » puisque toutes les identités sont multiples et complexes. Ce qui importe c’est que tous ces artistes « joue[nt] avec et entre les codes »[9].

Toutes ces présentations que Marc Nammour peut faire de son projet, la présence de vidéos et de textes sur les sites Internet, dans les réseaux sociaux, dans la presse, sont autant de manières de faire exister la création, mais surtout, de la « traduire »[10] à toutes ces personnes qui sont essentielles à la réussite de la création : la presse, les programmateurs et surtout le public. Une fois associées au projet, la presse et autres équipes de communication, participent à faire exister cette idée même de 99 », en titrant malicieusement « 99 raisons de s’évader »[11], « 99 raisons de venir »[12].

La musique et les textes 99 se sont construits ensemble au cours des deux résidences de création mais aussi du travail des uns et des autres entre ces temps de résidence. En même temps, l’idée même de « 99 » a fait son chemin, permettant aux artistes de se l’approprier, construisant un discours et contribuant à faire connaître la création musicale et politique auprès de personnes intéressées susceptibles de se rendre au concert. Le 22 juillet 2016 à 22h au musée Calvet, pendant le Festival d’Avignon, c’est le concert de première. Après une journée chargée de pluie, la cour du musée est prête à se remplir. Le public est au rendez-vous. Les premiers sons sont lancés par Lorenzo Bianchi Hoesch dans les huit enceintes qui entourent le public, la trompette d’Amir ElSaffar et la contrebasse de Jérôme Boivin commencent à résonner. Résonnent aussi les premiers mots de Marc Nammour : « Prendre son courage à deux mains et partir »… Et on part avec eux, on les suit dans une succession d’ambiances, de sons, de mots, de mélodies, d’histoires, d’improvisations ou de réflexions qui nous tiennent en haleine pendant plus d’une heure. C’est un moment intense, le point d’orgue de la création, le moment où cette œuvre musicale quitte le cercle privé de quelques musiciens, ingénieurs du son, et organisateurs dont j’ai fait partie, pour être présentée au public, ce que Denis Laborde appelle la « présentification de l’œuvre »[13].

Prise par le propos engagé et interpellée par ce désir de réunir et de faire une place à ce qui est multiple et différent, cette présentification n’est pas seulement forte en émotion pour moi qui vois l’aboutissement de presque un an de préparation, elle semble l’être aussi pour le public qui termine le spectacle debout en scandant avec Marc Nammour ce même nombre « quatre-vingt-dix-neuf ». Cette création, pleine de colère et de revendication, propose sa vision d’un monde meilleur, un monde sans catégories fixes et prédéfinies, un monde uni malgré les différences. Et ce monde prend forme l’espace d’un instant, dans l’envie et l’émotion ressenties en commun à l’écoute de ces textes et de cette musique. Il y avait dans l’air comme la création éphémère d’une communauté, peut-être une forme de communauté d’émotion[14].

Julie Oleksiak, (Haizebegi)

anthropologue, EHESS (Paris) & Fondation Royaumont (95)

 

 

[1] Sauf mentions spécifiques, les citations en italiques sont issues du spectacle « 99 ».

[2] « C’est pour interroger ce que la société renvoie à ce sujet que je veux traiter ce numéro, 99, qui ne marque rien de précis, ni lieu ni culture, mais signe seulement que celui qu’il concerne n’est « pas d’ici ». » Programme de salle d’Avignon 2016

[3] Le concept de « culture » est assurément le plus conflictuel au sein de cette discipline, l’ethnologie, qui en a pourtant fait son cœur de métier. Pour disctuer le terme, il est d’usage de prendre appui sur la définition extensive qu’en a proposé l’un des fondateurs britanniques de l’anthropologie, Edwar B.Tylor, dans son Primitive culture: researches into the development of mythology, philosophy, religion, art and custom dans The collected works of Edward Burnett Tylor, vol 3,Londres, Routledge / Thoemmes press (1994 [1871])… mais c’est pour la contester aussitôt. Ainsi en 1952, Alfred Kroeber et Clyde Kluckhohn ont-ils recensé plus de 150 acceptions distinctes du mot culture dans cet autre livre culte : Culture: a critical review of concepts and definitions, dans Peabody Museum of Archaeology & Ethnology, Harvard University, Vol47(1).

[4] Frédéric Deval nous a précocement quittés le 27 mars 2016.

[5] Latour, B., (2005 [1989]) La science en action, Paris, La Découverte.

[6] Notes de terrain de l’observation de la résidence : 10 février 2016 à Royaumont.

[7] Laborde, D. (2005), La mémoire et l’instant, Ed. Elkar, Donostia, p. 28.

[8] https://www.youtube.com/watch?v=mN5LC7dtzaY consulté le 23/06/2016

[9] Programme de salle d’Avignon 2016.

[10] Bruno Latour comprend la traduction comme « l’interprétation donnée, par ceux qui construisent les faits, de leurs intérêts et de ceux des gens qu’ils recrutent », Latour, B., (2005 [1989]) La science en action, Paris, La Découverte, pp. 260-261.

[11]  http://www.laprovence.com/article/sorties-loisirs/4047504/99-raisons-de-sevader.html consulté le 09/08

[12] Site Facebook de la fondation Royaumont.

[13] Laborde, D. « Faire la musique », Appareil [En ligne], 3 | 2009, mis en ligne le 08 juillet 2009, consulté le 16 mai 2014. URL : http://appareil.revues.org/850

[14] Barbara Rosenwein, « Émotions en politique. Perspectives de médiéviste », Hypothèses 1, 2001 : 315-324,