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Le concert, lieu d’expérimentation

Dans « le cadre de l’expérience » d’un concert, selon la notion développée par Erving Goffman[1], les musiciens sur scène se sont préparés à ce qui devait « se jouer » dans cette situation. Le jeu du concert est un moment de concentration intense, ils vont dialoguer avec les autres musiciens présents et avec le public, dans un langage indéfini et dans le temps limité du concert. Le cadre du « concert » qui nous est familier sert à fédérer les projections dans la performance. Pourtant, rien n’est joué d’avance. Le cadre du concert met en effet en œuvre une créativité de l’action[2] qui se déploie dans la situation présente : chaque concert est prévisible, pourtant chacun est unique.

Dans « la créativité de l’action », les conditions d’un faire ensemble ne sont jamais complètement déterminées à l’avance. Elles sont ajustées en permanence à l’action au moment de l’accomplissement de l’activité[3].

La situation de ce concert autour de l’accordéon tient à ceci : chaque musicien joue son propre répertoire, hongrois dans le cas de Zoltán Orosz et de Kornél Horváth, basque dans le cas de Philippe de Ezcurra. Mais il y aura aussi ce moment de rencontre ou les trois musiciens joueront ensemble alors qu’ils ne se connaissent pas, et c’est ce moment qui retient mon attention.

Le sociologue Ervin Goffman a produit des outils qui nous permettent d’appréhender ces situations. Nous savons, en effet, pour avoir lu ses écrits, que les musiciens vont s’engager dans cette production instantanée parce qu’ils sont des familiers de la situation de concert, qu’ils ont vécu des situations semblables dans le passé, et qu’ils ont des ressources qui vont leur permettre de ne pas rester improductifs. Ils savent comment dialoguer avec les autres musiciens car ils ont incorporé des répertoires d’action. Ce que j’appelle « répertoire incorporé » ici, ce n’est pas une collection de partitions que l’on aurait appris, c’est vraiment une incorporation, dans le corps, de gestes qui permettent de jouer de l’instrument en mobilisant telle ou telle structure musicale pour improviser : une fugue, un tango, un blues… Un musicien qui n’aurait aucune familiarité avec ce cadre se trouverait démuni. Un exemple canonique de ces situations symétriques est le dialogue entre Stéfane Grappelli et Yehudi Menuhin dans une émission de l’ORTF en 1973 : Menuhin récitait des gammes et des arpèges, il ne pouvait entrer en dialogue avec Grappelli faute d’avoir acquis une familiarité avec les formes d’improvisation du violon jazz[4].

Zoltán Orosz, Kornél Horváth et Philippe de Ezcurra sont des praticiens de haut vol, ils ont aussi hérité d’une culture traditionnelle, l’une hongroise, l’autre basque, qui ont forgé des styles. Par la suite, ils ont intégré d’autres cultures musicales à leur répertoire, guidés par leurs goûts respectifs. Zoltán Orosz s’est lancé un nouveau défi dans sa formation en duo Pódium Duót, fondée par le guitariste Ursu Gabor en 1991. Bien qu’ayant à ce moment-là une très grande maîtrise de son instrument, il s’est rendu compte que la musique classique ne lui permettait pas de jouer d’autres genres. Il s’est familiarisé alors avec le tango argentin, la musette française et le jazz[5].

Philippe de Ezcurra, quant à lui, joue le tango argentin depuis plus de vingt ans, il nous dit à ce propos :

L’incorporation d’une musique autre nécessite beaucoup de temps, il faut s’imprégner de l’histoire et de tous les codes musicaux. Au début, on essaie de recopier, mais ce que j’ai observé c’est qu’à la fin, de toute façon, une partie de notre personnalité, ressort dans le style. Pour moi, il ne faut par chercher à imiter, mais plutôt à vivre la musique, que ce soit celle que l’on connait depuis tout petit ou une autre musique. Personnellement cela fait plus de vingt que je joue la musique de Piazzolla, j’ai appris pour cela le bandonéon, et je trouve aujourd’hui que j’y apporte quelque chose d’autre qu’un joueur argentin[6].

Dans les propos de Philippe de Ezcurra, nous comprenons que son identité façonne son son. Les cultures sont comme cela, elles traversent ce que nous sommes. Sa personnalité fait que s’il joue la même chose sur le même instrument que son voisin, il le jouera d’une manière différente. L’identité est bien le fruit d’un patient mouvement d’appropriation de sa propre culture, et de celles sur lesquelles un musicien choisit de porter son attention. Comme nous tous, les musiciens ont des identités multiples, ils croisent leurs influence en fonction de leur apprentissage, de leur formation, mais aussi leurs goûts, de leur quête, de ce qui les touche. Ils incorporent toutes sortes de choses quand ils construisent cette identité plurielle qui est la leur. Cela va bien au-delà des notes, d’une échelle ou d’un rythme, c’est de l’ordre d’une appropriation différenciée du monde. L’ethnomusicologue Laurent Aubert rappelle que notre rapport à la musique est placée  « sous le signe d’une double métamorphose : d’une part, la musique nous transforme par les pouvoirs dont elle est investie ; d’autre part, nous transformons la musique par notre écoute, car, consciemment ou non, nous y appliquons les codes de référence de notre propre expérience musicale »[7].

Ainsi, ce concert se présente-t-il comme la rencontre de deux accordéonistes pratiquent le même instrument, mais selon des appropriations distinctes. Pourtant, forts de ces différences, Zoltán Orosz, Kornél Horváth et Philippe de Ezcurra construisent ensemble un moment de musique inédit, que le jeu de l’improvisation maintiendra unique.

 

Léa Roger, anthropologue, (Haizebegi)

EHESS (Paris) & Université Libre de Bruxelles

[1] Erving Goffman, Les cadres de l’expérience, Les éditions de Minuit, 1991, Paris.

[2] Hans Joas, La créativité de l’agir, Les Editions du Cerf, Paris, 2008

[3] Louis Quéré, « La situation toujours négligée ? », in, Réseaux, 1997, vol. 15, n°85, p. 167

[4] Emission du 23 mars 1973, Stéphane Grappelli et le violoniste classique Yehudi Menuhin jouent ensemble le standard de Jérôme Kern, Pick Yourself Up. Document INA : http://www.ina.fr/video/I09295108

[5] Interview de Zoltán Orosz, in PM Magazine, du 16 au 22 Décembre 1999

[6] Interview réalisé par email avec Philippe de Ezcurra, le 3 septembre 2016.

[7] Laurent Aubert, « Les Passeurs de musiques : images projetées et reconnaissance internationale », in Jean During, La Musique à l’esprit, Paris, L’Harmattan, 2008, p. 100.