11 oct Heloise Werner

De voix et de vent : dialogue de l’émotion

Rencontre avec Héloïse Werner

Rendez-vous est pris début juillet à Londres avec la soprano Héloïse Werner. Sur les lieux de notre rencontre, le jour dit, la jeune femme est déjà là. Semblable aux photos que l’on voit sur son site internet , je reconnais immédiatement le visage mutin auréolé de cheveux blonds sur lequel retombent quelques mèches indomptées. Vêtue de noir, elle sort d’un service de Temple Church, elle chantait dans le chœur pour un mariage. Dynamique et naturelle, Héloïse est une interlocutrice vive et enthousiaste. L’œil pétille, le rire éclate par moments, la malice au coin de ses yeux bleus. Ponctuée de gestes vifs des mains, la conversation est animée. Le débit est rapide, parfois haché, la parole est franche et spontanée, émaillée de mots anglais.
Je demande à la jeune soprano qui fêtera ses 26 ans le mois suivant (en août 2017) de me décrire son cheminement artistique. Elle choisit de débuter son récit à l’adolescence, lorsqu’elle intègre la maîtrise de Radio France pendant cinq ans, de la 5ième à la 1ière. Cette période, qu’elle décrit comme « une formation musicale très riche et complète », scelle une enfance placée sous le signe de la musique. Née à Paris d’une mère flutiste et professeure de musique et d’un père mathématicien et violoniste, Héloïse joue du violoncelle depuis l’âge de 4 ans. Après son bac et quelques mois à Londres, elle intègre en 2010 le Clare College de Cambridge, connu pour son excellent chœur de chambre. Pendant trois ans, bénéficiant de la haute qualité de l’enseignement qui allie pratique et théorie, elle se consacre au chant et au développement de sa technique vocale. Après l’obtention de son diplôme, elle s’installe à Londres où elle vit depuis 2013. Tout en chantant professionnellement, elle poursuit un master de chant au Trinity Laban Conservatoire of Music and Dance de Londres. Elle perçoit cette institution comme ouverte à ses recherches artistiques et son travail vocal qu’elle décrit comme « assez contemporain, expérimental… différent ».
En plus de sa passion pour le chant, Héloïse a un goût prononcé pour le théâtre. Comme elle le dit, « depuis que je suis petite, j’adore être sur la scène ». La jeune artiste a ainsi créé un premier one-woman show en 2016 : Scenes from the End. Elle décrit ce premier spectacle de 45 minutes comme « assez contemporain et abstrait, mais aussi très, très théâtral et très viscéral ». Pour aborder le thème du deuil dans cette pièce, elle indique : « J’utilise ma voix chantée ou juste ma voix de façon très théâtrale pour essayer de transmettre des choses que peut-être les mots ne peuvent pas dire ». En utilisant une large palette de sons – chantés, parlés, chuchotés, criés – et des registres qui vont du très grave au très aigu, la chanteuse fait montre de l’étendue de sa technique vocale. En travaillant les timbres et les sonorités plus que les mots, ce sont les silences et les discours convenus autour du deuil qui sont remis en cause.
Dans ce spectacle comme dans son travail en général, elle cherche à allier le chant, le jeu et la mise en scène dans un équilibre qui, selon elle, « fait souvent défaut dans les opéras classiques et les superproductions ». Sa recherche vocale s’inscrit dans un intérêt prononcé pour « utiliser tout ce que la voix chantée offre toute seule, sans avoir à être accompagnée par quoi que ce soit ». Ce travail produit selon elle « une atmosphère assez particulière, très directe en fait, très in your face ».
Lors de notre rencontre, Héloïse s’apprête à partir une semaine en résidence pour préparer son nouveau spectacle solo The Other Side of the Sea. Seule sur scène avec sa voix et son violoncelle, il s’agit d’explorer « la relation entre le langage et la performance, entre la langue, la mémoire et l’identité » dit-elle. En cherchant parfois ses mots d’une langue à l’autre, Héloïse exprime la dualité qu’elle ressent parfois dans sa personnalité, et réfléchit sur la façon dont sa vie entre deux langues, deux cultures, influe sur son identité. Ce nouveau spectacle s’inspire ainsi de son expérience vécue :
C’est un peu mon histoire. J’ai vécu en France, je ne parlais pas anglais jusqu’à l’âge de 18 ans. Tout d’un coup j’ai tout laissé, je suis partie en Angleterre, je suis arrivée ici […] et c’est ici que j’ai vraiment commencé ma carrière musicale. Et maintenant, j’ai un peu deux identités dans ma tête parfois. Et je cherche à savoir comment s’exprime de façon artistique cette split identity, et comment je peux essayer de l’explorer par le chant, par la musique que je crée.
En rendant compte de cette split identity, la visée autobiographique de ce nouveau spectacle éclaire le parcours de la jeune chanteuse, de son enfance en France marquée par la pratique du violoncelle à sa vie de jeune chanteuse professionnelle en Angleterre.
En dehors de ces projets qui la mettent seule en scène, Héloïse multiplie les collaborations artistiques. Elle codirige notamment le quatuor The Hermes Experiment (contrebasse, clarinette, harpe, voix) dans lequel elle chante . Composé de musiciens issus de sa promotion du Clare College de Cambridge, l’ensemble existe depuis 2013. Le travail du quatuor se concentre sur l’improvisation, l’arrangement et la composition, aucun répertoire existant jusqu’alors pour cette combinaison d’instruments. Des œuvres sont aussi commissionnées auprès de compositeurs. Elle joue également du violoncelle dans un groupe de folk constitué là encore de musiciens rencontrés à l’université. Avec The Coach House Company, ils ont produit deux EPs dont le dernier est paru en 2016 .
L’attrait d’Héloïse pour une esthétique contemporaine ressort d’une volonté de créer, sans entraves, tout autant que de combiner théâtre et voix. Elle se rappelle avoir été marquée par les Récitations pour voix seule de Georges Aperghis qu’elle avait vues lorsqu’elle chantait dans la maîtrise de Radio France. « C’était très théâtral », se souvient-elle. Pour la soprano, la musique contemporaine est un terrain de jeu où toutes les expériences sont possibles, où l’on peut laisser libre cours à sa créativité : « Il n’y a pas de limites, tu peux faire vraiment ce que tu veux ». Sa démarche artistique s’inscrit également dans une volonté « de faire réfléchir les gens » et de défier certaines idées reçues :
La chose qui me tient vraiment à cœur c’est de justement briser ces clichés de « ah c’est contemporain, c’est atonal, c’est moche ». J’ai envie d’utiliser les moyens que je veux, que ce soit atonal ou pas, que ce soit classique ou pas classique, jazz ou quoi que ce soit d’autre, je veux essayer de toucher les gens et de les faire réfléchir.
Dans un milieu artistique compétitif, elle a appris à utiliser ses capacités d’oreille, d’écoute et de lecture au profit de son intérêt pour la musique contemporaine. Comme elle le dit avec lucidité, « c’est aussi une façon de me créer ma niche ». Si Héloïse est déjà une artiste reconnue en Grande-Bretagne où elle a remporté de nombreux prix jeune création dans les festivals les plus cotés, elle continue cependant à travailler sa technique vocale : « Je tiens à avoir une bonne technique pour savoir ce que je peux faire, ce que je ne peux pas faire. Je cherche à aller jusqu’aux limites de ce que permet ma voix, mais je tiens à la préserver. Et parce que je la travaille depuis l’âge de 12 ans, j’ai appris qu’apprivoiser sa propre voix, c’est le travail d’une vie ». Au-delà de l’approfondissement technique, la jeune femme souhaite aussi infuser son chant de sa personnalité :
J’aime beaucoup les gens qui ont leur personnalité et qui font vraiment ce qu’ils veulent avec leur personnalité et leur background. C’est un peu ce qu’idéalement j’aimerai faire, de n’être pas qu’une chanteuse, pas qu’une violoncelliste, mais une artiste qui combine tous ces talents… ça sonne hyper prétentieux, mais c’est pas du tout ce que je veux dire ! (rires) Mais juste quelque chose que je peux faire avec moi, mon background, pas qu’être juste une chanteuse d’opéra qui auditionne juste pour des opéras.
Jeune femme inspirée par des femmes compositrice et chef d’orchestre (Zoë Martlew, Barbara Hannigan) et entourée de musiciens de sa génération, Héloïse utilise diverses sources d’inspiration dans son travail de création. Tournée vers une esthétique contemporaine qu’elle présente en toute simplicité, la musicienne et chanteuse a déjà été primée à de nombreuses reprises. Figure de son temps dotée d’une vision d’avant-garde, Héloïse Werner étonne par la maturité et l’exigence de son pari artistique.
Après une heure de conversation à bâtons rompus, nous nous quittons devant la station Oxford Circus. Personnalité originale au parcours atypique, Héloïse laisse la sensation d’une bourrasque que rien ne peut arrêter, et qui touche au plus profond de nous-même. Avis de tempête à prévoir sur les scènes de la musique contemporaine.

Elina Djebbari, King’s College, Londres

Héloïse Werner en concert mercredi 11 octobre
Programme ici