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Les mondes de la musique / musikaren munduak
Haizebegi
  /  Entretien avec Gülay Hacer Toruk

Chanter, conter entre les langues : entretien avec Gülay Hacer Toruk – Juillet 2020

Talia Bachier – Loopuyt (Université de Tours)

Talia Bachir-Loopuyt. Gülay, tu fais partie aujourd’hui des artistes les plus connues dans le monde des musiques de Turquie en France, au point que ceux qui aiment ces musiques ne peuvent plus imaginer ce monde sans toi. Est-ce que tu imaginais déjà, petite, que tu en viendrais à exercer ce métier ?

Gülay Hacer Toruk. En turc on dit «  Taş yerinde ağırdır » : « la pierre fait son lit là où elle se trouve ». Je suis arrivée en France encore bébé dans les bras de mes parents et j’ai grandi, étudié puis à mon tour enseigné le français ici. On peut dire que j’ai grandi bien loin de la source mais mes racines ont toujours été présentes dans notre mode de vie, notre cuisine, dans les valeurs transmises. Et parfois aussi dans les chants nostalgiques que j’entendais à la maison, chantés par mes parents ou entendus en boucle sur les cassettes achetées lors les dernières vacances au pays. Ces chants en turc, dans cette langue qui n’avait aucune reconnaissance à l’extérieur, étaient si intimement liés à la maison que je n’ai jamais imaginé qu’ils puissent être écoutés ni même entendus en dehors de cet espace. Comme je n’avais jamais envisagé ni même rêvé pour moi d’être chanteuse… jusqu’à mon premier chant sur une scène de théâtre.

J’étais alors étudiante en Lettres modernes à l’université de Tours, sérieuse mais sans vraie ambition ni plan de carrière. Je me nourrissais de concerts et de pièces de théâtre, tout ce monde auquel je n’avais pas eu vraiment accès jusque-là. Puis je me suis engagée dans deux troupes de théâtre. La deuxième était la compagnie Démodocos qui mettait en scène des tragédies en grec ancien. Je faisais partie du chœur et c’est là que j’ai commencé à chanter, d’abord en grec ancien puis en turc dans des rôles quelques peu adaptés : Electre priant sur la tombe de son frère, prêtresse turque de la reine dans Les Persesd’Eschyle…

 

T. B-L.  Auparavant, tu chantais, mais sans avoir l’impression que c’était « de l’art » ?

G. H T.  Je chante depuis toute petite. Mon chant m’a toujours accompagnée partout. En marchant, sur le rythme de mes pas, quand je ramassais des pommes l’été pour payer mes études, en dansant, pour passer le temps, ou encore bercer mes peines… C’est la chose la plus naturelle au monde pour moi. C’est pourquoi j’ai mis un certain temps avant de pouvoir considérer ma voix, ce moyen d’expression tout personnel, comme un art pouvant toucher d’autres.

En y réfléchissant bien, et bien que j’aie chanté depuis toujours, c’est peut-être en découvrant la chanteuse de jazz Senem Diyici, à la fin des années 90 au Petit Faucheux, à Tours, que m’est apparue, timidement, l’idée de chanter sur scène…

 

T. B-L. Après tes premières expériences théâtrales, ce sont des rencontres avec des musiciens explorant des répertoires de différents horizons qui t’ont conduite de nouveau sur la scène…

G. H T. Oui et la toute première a été avec le flamenco. J’avais rencontré Camilo Garidou, un guitariste tourangeau avec qui nous avons spontanément commencé à jouer ensemble et développé un répertoire, une langue commune entre flamenco et chant turc. L’un de mes tout premiers concerts aura été avec ce répertoire de « flamenco oriental » devant 1000 personnes à l’espace Malraux, en première partie du trio Esperanza lors du festival Bruissement d’Elles. Depuis, j’ai expérimenté beaucoup d’autres rencontres avec des musiciens de différentes traditions, essentiellement autour des musiques de Turquie et des polyphonies des Balkans mais aussi des croisements avec la musique ancienne, le jazz, la danse, le cinéma, le théâtre de nouveau il y a deux ans dans « Le Dernier Voyage de Sindbad » d’Erri de Luca mis en scène par Thomas Bellorini…

 

T. B-L. Finalement, tu as décidé d’en faire ton métier très progressivement, alors que ce n’était au départ pas une option pour toi ni pour ta famille ?

G. H T. Non, cette vie d’artiste, ma famille ne l’avait pas plus envisagée que moi. Et ils s’y sont même opposés car ils pensaient, à juste titre, que faire du théâtre et de la musique pouvait nuire à mes études. Puis plus tard, que ce n’était pas un vrai métier. Quand j’ai commencé à enseigner, cette identité sociale mieux reconnue m’a fait gagner leur confiance et les a rassurés. J’ai ensuite enseigné le français et continué à faire des concerts en parallèle pendant plusieurs années, ne pouvant me résoudre à abandonner ni l’une ni l’autre de ces deux passions. Aujourd’hui je n’enseigne plus le français mais la transmission fait partie intégrante de ma démarche de chanteuse.

Avoir appris et chanter les chants traditionnels de Turquie en France a aussi créé en moi beaucoup de questionnements et de doutes à l’époque de mes débuts sur scène. Chanter pour moi, dans ma langue, dans mon chant maternel, il n’y avait rien de plus naturel. Mais quand il s’agissait de chanter devant un public, n’allait-on pas remettre en cause ma légitimité ? À la fin des années 90, j’avais rencontré le musicien Titi Robin et chanté en invitée sur son album « Un Ciel de cuivre ». Ensuite on a continué d’échanger. Son regard et ses conseils de musicien qui se nourrit d’autres traditions mais qui a son propre langage m’ont depuis énormément apporté sur ma compréhension de ma propre démarche. Il m’a notamment fait réaliser que je ne représentais pas un peuple, que je me chantais moi-même, avec tout ce que j’avais à dire en tant que femme et musicienne d’ici et d’aujourd’hui.

En Turquie, où la musique traditionnelle est enseignée dans les conservatoires, les chants collectés dans les villages sont aujourd’hui interprétés tels que notés sur les partitions. Or, ces chants, tels qu’ils ont été transcrits, ne sont qu’une interprétation parmi d’autres et c’est amputer la tradition que de vouloir la figer ainsi.

Au fil des rencontres avec d’autres musiciens, répertoires, traditions, j’ai de mieux en mieux compris que c’était au contraire une chance de pouvoir regarder de loin et de se sentir libre de dire, d’interpréter à sa manière. Tout en restant fidèle à l’âme des chansons.

T. B-L. Dans tes projets artistiques, tu explores des répertoires et des genres que l’on a souvent tendance, en Turquie, à considérer comme séparés, voire incompatibles :  des chants populaires de la vaste Anatolie, des pièces du répertoire classique ottoman, des chansons d’Istanbul, des chants rituels des Alévis. Tu chantes aussi dans plusieurs langues : le turc, l’arménien, le grec, le kurde… comme s’il s’agissait de questionner toujours les frontières de la « musique turque » ?

G. H T. Oui c’est exactement ça. Quand je suis arrivée à Paris, je me suis retrouvée, je ne saurais expliquer comment, dans des contextes musicaux grecs et on a immédiatement chanté ensemble, retrouvé nos chants communs. C’était tellement naturel que j’en ai créé un spectacle que j’ai appelé D’une rive à l’autre. Chanter les mêmes chants dans deux langues différentes permet de se voir en miroir, à travers les différences dans les histoires racontées, le point de vue, l’interprétation… Il y a par exemple la fameuse chanson « Üsküdar’a gider iken » en turc, « Apo xeno topo » en grec et elle existe dans encore bon nombre de langues des Balkans jusqu’en Asie centrale. Elle a d’ailleurs fait l’objet d’un documentaire très intéressant, Whose is this song ?  d’Adela Peeva où l’on voit comment chaque peuple se l’approprie et comment, au final, elle appartient à tous.

Aujourd’hui je continue d’explorer cet immense héritage avec entre autres l’ensemble Telli Turnalar, du nom des grues cendrées, symboles de la migration qui sont si présentes dans les chants d’Anatolie. L’ensemble est composé de deux Européennes ayant vécu en Turquie, Eléonore Fourniau et Petra Nachtmanova, et de deux musiciennes d’origine anatolienne ayant grandi en France, Cangül Kanat et moi. Ce sont ces parcours et ces expériences de migration croisés qui nous ont fait nous retrouver autour de ce répertoire pour donner une expression au féminin de ces chants d’Anatolie, qui sont la plupart du temps dits et transmis par des hommes.
Nous puisons notre répertoire dans les chants populaires en turc, en kurde, en zaza, en arménien, laze, entres autres, ainsi que dans les textes de grands poètes mystiques ancestraux tels que Yunus Emre (XIIIème siècle), Pir Sultan Abdal (XVème), Dedemoğlu (fin XVIIème-XVIIIème siècle) et contemporains tels que Davut Sulari et Kul Ahmet (XXème siècle).
Une infinie diversité culturelle et linguistique qui est également le reflet de la richesse du parcours de chacune.

 

T. B-L. Ce plurilinguisme me fait penser aux expériences d’artistes et penseurs qui, selon l’expression de Heinz Wismann, créent « entre les langues »[1]. Est-ce que cela évoque quelque chose pour toi ?

G. H T. J’ai l’habitude depuis la scolarisation de passer d’une langue à l’autre, mais de manière exclusive. A l’école, on ne parlait que le français. A la maison, seulement le turc (en théorie). Puis avec mon chemin de musicienne turque en France, mes langues autrefois cantonnées dans leur espace, aujourd’hui se reconnaissent et se complètent. Jusqu’à être devenues aujourd’hui les deux langues officielles de la république de Gülay !

Penser dans une langue, l’exprimer dans l’autre est normal pour moi mais cela crée parfois des zones de doute : cette pensée, manière de dire, ce dicton était-il turc ou français ? Ou est-ce mon interprétation nourrie des deux qui transforme le tout…peut-être est-ce ça, l’entre langues ?
En tout cas, que ce soit par la pratique ou la traduction, j’aime regarder une de mes langues à travers l’autre, en écoutant par exemple comment tel mot turc sonne dans mon oreille française. Enfant, c’était un jeu pour essayer de savoir comment je pouvais être perçue d’un côté ou de l’autre. Aujourd’hui, j’y refais appel dans mes expériences de chanter en français.

[1]Heinz Wismann, Penser entre les langues, Albin Michel, 2014.

 

T. B-L. Et comment faire lorsque le public ne comprend pas les paroles ? Est-ce que tu estimes toujours nécessaire de les traduire ?

G. H T. Je crois que les émotions et sentiments exprimés dans ces chants ancestraux tissent un lien jusqu’à nous ici, aujourd’hui. Un lien qui est au-delà des frontières, au-delà de l’espace et même du temps. Qui a jamais eu une peine d’amour saura reconnaitre ce sentiment chanté dans n’importe quelle langue.

Mais les poèmes et histoires portés par ces chants sont tellement beaux (que ce soient les chants populaires « brûlés » sous le coup d’une émotion ou les poèmes élaborés des aşık) que j’ai eu de plus en plus envie de les traduire, de les raconter et partager ces trésors avec le public.

J’ai donc imaginé un spectacle solo Evvel Zaman où je suis tantôt conteuse, tantôt chanteuse,pour donner à entendre la parole du peuple, cette fois en français, tantôt en la traduisant, tantôt en la racontant à travers la mise en scène. Mes sources sont la poésie populaire, les histoires d’amoureux légendaires et d’autres destinées héroïques ou simplement humaines, qui sont contées par le biais de la mémoire collective que sont les chants populaires de Turquie. Ce spectacle est en constante évolution et profite du regard de la metteuse en scène Sedef Ecer.

 

T. B-L. Ce travail de traduction rejoint cette autre activité qui te tient à cœur, la transmission. Peux-tu nous en dire davantage à ce sujet?

G. H T. J’interviens principalement à la Philharmonie de Paris, en parcours scolaires thématiques ainsi que lors de formations pour les chanteurs professionnels. J’ai participé également au projet Démos[2] il y a deux ans, sur la transmission d’un chant commun en grec et en turc aux côtés d’Estelle de la Bretèque. J’anime également des stages et master-class dans les universités ainsi qu’en marge de mes concerts.

La transmission me tient vraiment à cœur et est même indissociable de ma démarche de chanteuse de chants traditionnels de Turquie. Bien sûr, on ne peut pas recréer ici en France et dans des contextes académiques le contexte naturel de transmission de ces chants ; celui de transmission orale de maître à disciple comme par exemple les chants des aşık, les bardes d’Anatolie. Mais c’est une sorte d’hommage que je veux rendre à ces chants et à leurs auteurs, anonymes ou poètes reconnus, en les faisant passer à travers moi et les emmener au-delà, les faire continuer de vivre, de toucher, d’évoluer.Si les racines de l’arbre ne bougent pas, les branches peuvent porter loin.

[2] Dispositif d’éducation musicale à vocation sociale

 

T. B-L. As-tu l’impression qu’il y a une forte demande ? Un « besoin de chant turc » dans ces différents lieux ?

G. H T. Au-delà de l’importance d’aborder d’autres manières de transmettre dans ces lieux, je pense que le besoin est essentiellement celui d’ouverture. Elargir son horizon musical, sa compréhension de l’autre, la compréhension de sa propre musique à travers les différences perçues. Et les musiques de Turquie, héritières de plusieurs siècles de cohabitation de peuples aux langues et aux cultures différentes, est un vivier incroyable pour transmettre l’harmonie dans la différence. C’est peut-être utopique mais je crois au pouvoir de la musique. Même s’il existe encore aujourd’hui des chants qui font l’objet d’appropriation nationaliste par les uns ou les autres, je soutiens qu’on ne peut planter de drapeau sur les émotions et les chants. Ils appartiennent à tous et j’aime chanter et transmettre indifféremment des chants en turc, kurde, laze, arménien, grec…

 

T. B-L. Tu travailles en ce moment même à un projet en Pays Basque, dans lequel il est aussi question de la relation aux langues…

G. H T. Oui, « Les Merveilleuses » ou « Miresgarriak » en basque. C’est Kristof Hiriart chanteur et percussionniste basque qui est à l’initiative de ce magnifique projet.
À la Bastide-Clairence, elle-même ancienne enclave linguistique, existe un édifice sacré posé sur une source, perdue depuis, et qu’on disait miraculeuse : la chapelle de Notre-Dame de Clairence. Kristof Hiriart a eu l’idée et l’envie d’inviter cinq chanteuses de culture musicale et géographique diverses (jazz, contemporain, traditionnel turc, corse, occitan) pour inventer la musique de ce lieu, un peu à la manière de Giovanna Marini.

Ce serait le fruit de la rencontre entre les chanteuses, avec le site mais également avec les villageois. Nous avons eu la chance d’avoir un long temps de création parsemé sur deux années pour nous imprégner, nous familiariser, nous construire un répertoire commun à travers nos diversités, avec les habitants. Le projet s’est aussi nourri artistiquement avec l’arrivée du pianiste Jérémy Ternoy ainsi que du regard poétique de Denis Péan lors d’une des résidences-rencontres. Le rendez-vous final sera Larazkenean, les 26 et 27 septembre avec des chants dans toutes nos langues et traditions, lors d’une procession villageoise qui mènera à la chapelle et sa source.

Langues perdues, méconnues ou peu reconnues, la question est d’actualité et c’est entre autres grâce au pouvoir de la musique que les langues continuent de vivre et de s’épanouir en dehors de leur terre, loin de la leur source. Pour se retrouver aujourd’hui autour d’une même source, perdue mais réinventée.