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Les mondes de la musique / musikaren munduak
Haizebegi
  /  Entretien avec Fabienne Cazalis

Entretien avec Fabienne Cazalis

Entretien avec Fabienne Cazalis. Par Lucille Lisack – été 2020.

Lucille Lisack. Dans vos recherches, vous êtes amenée à interagir avec des personnes autistes fortement handicapées. Cela va à l’encontre d’un certain nombre de clichés sur les autistes musiciens géniaux : certains se demande si Bartok ou Satie n’étaient pas autistes… Là, on est dans un autre domaine ; est-ce un domaine où la musique est déjà présente et utilisée ? Y a-t-il des études sur les relations entre ces personnes et le sonore ou la musique ?

Fabienne Cazalis. Attention, il est très mal vu de faire des diagnostiques post-mortem quand on n’a pas les éléments pour le faire – bien qu’il y ait tout de même des personnes pour qui on a de fortes suspicions, comme par exemple Glenn Gould, qui remplit un certain nombre de critères.

Pour les autistes dits « de bas niveau », ou « très déficitaires », ou « avec des symptômes sévères », tout d’abord, aucun de ces termes ne me convient car ils s’arrêtent à ce qu’on voit, à ce à quoi on a accès, c’est-à-dire des personnes très empêchées sur le plan moteur, et pour qui il est très difficile d’élaborer un langage oral. Cela ne veut pas dire que la verbalité leur est inaccessible, mais c’est plutôt une verbalité par écrit. Donc on conclut trop rapidement que ce sont des personnes déficitaires sur le plan cognitif, puisque ce sont nos deux manières d’évaluer le niveau d’efficience cognitive de quelqu’un. Or, on passe peut-être à côté de quelque chose. Le programme de recherche que je coordonne (« Mapping Autistic Cognitive Abilities », https://www.maca.community) vise dans son ensemble à explorer ce que les personnes autistes sont capables de faire, de produire. Je veux développer un volet de ce projet sur les personnes autistes « à bas niveau de fonctionnement » – c’est le terme officiel, et peut-être le moins péjoratif, car ce sont des personnes qui ont besoin d’être accompagnées à cause de leurs problèmes moteurs et verbaux, et parce que chez eux, l’acquisition des informations sociales nécessaires pour accéder à l’autonomie est très empêchée. Souvent, tristement, et surtout en France, ces personnes sont placées en institution avec relativement peu de prise en charge psycho-éducative. Heureusement, cela évolue. Mais jusqu’à récemment, c’était au mieux de l’occupationnel. Mon hypothèse est que ces personnes ont des domaines de capacités cognitives beaucoup plus élevées que ce que l’on croit.

L. L. Comment mettre en lumière ces capacités ?

F. C. Justement, toute la difficulté est de trouver comment y accéder pour les mesurer. Nous avons de bonnes raisons de penser que ces aptitudes sont extrêmement spécifiques, et très peu représentées chez les « neurotypiques », c’est-à-dire les personnes qui n’ont pas de particularités neurologiques – après, on peut se demander si cela existe, quelqu’un de véritablement neurotypique, mais on peut se dire que ceux qui sont globalement dans la moyenne sont neurotypiques, même si tout le monde a de petits morceaux qui sont hors de la normale… (Dans le monde de la recherche, il n’y a pas beaucoup de neurotypiques ! C’est une niche pour les gens qui ont des fonctionnements un peu différents…) Par exemple, pour en revenir à la musique, nous avons de bonnes raisons de soupçonner que certaines personnes autistes ont des capacités de perception auditive bien au-delà du spectre de fréquences habituel, vers les infra-basses et les ultra-sons. On peut aussi supposer que leurs capacités de discrimination entre les fréquences sont beaucoup plus élevées que chez les neurotypiques, ou encore qu’ils ont des capacités de repérages de patterns de sons ou de tempo que les neurotypiques n’ont pas. Les personnes autistes sont souvent très fortes pour repérer les patterns. Mais attention, il ne faut surtout pas généraliser, il n’y a pas deux personnes autistes pareilles, ce sont des équipements neuronaux qui sont toujours très inhabituels. On a de grandes surprises à chaque fois.

L. L. Qu’appelez-vous pattern ?

F. C. Imaginons qu’on se promène sur un chemin à la lisière de la forêt. À chaque fois qu’on passe à côté d’un champ de maïs, les feuilles des arbres prennent une forme légèrement différente de celle qui sont à côté d’une friche ou d’un champ de blé, parce que les pesticides spécifiques répandus sur les champs de maïs sont transportés par le vent et modifient la forme des feuilles. C’est un pattern, il y a une règle : à chaque fois qu’on est à côté d’un champ de maïs, la forme des feuilles des arbres est légèrement modifiée. Une personne autiste percevra cela très spontanément – ou plutôt, si quelqu’un le perçoit spontanément, ce sera probablement quelqu’un qui est dans le spectre autistique. Pour les autres, ce n’est pas un pattern évident. Mais la personne autiste sera au contraire surprise que les autres ne le voient pas, cela va lui « sauter au yeux ».

Donc on peut tout à fait imaginer que les personnes autistes ont un rapport au son, à la musique, qui est peut-être fondamentalement différent du nôtre, ou que certaines personnes autistes ont une approche de la musique extrêmement inhabituelle et qui répond à d’autres motivations cognitives que celles de la plupart des gens.

Or les personnes autistes dites « de bas niveau de fonctionnement » – qui ne peuvent pas s’exprimer à l’oral, et qui n’ont pas appris à lire et à écrire – ne peuvent pas me communiquer la manière dont elles perçoivent la musique. Et même si j’ai cette hypothèse qu’elles perçoivent la musique de manière différente, et parfois à un niveau plus élevé, en quelque sorte plus performant que le mien, je n’ai pas de moyen de le savoir. D’une part, elles n’ont pas de moyen de savoir que je ne perçois pas ce qu’elles perçoivent ; et moi, je n’ai pas de moyen de supposer qu’elles perçoivent quelque chose que je ne perçois pas. On est donc face à une problématique qui est un peu la problématique des chercheurs qui étudient l’intelligence animale : comment faire pour mesurer une intelligence que je n’ai pas ? C’est la première difficulté : il faut que je mesure quelque chose que je ne sais pas mesurer parce que je ne sais même pas que cela existe.

Mais à cela vient s’ajouter un autre problème : même si je voulais utiliser des outils de mesure sur des choses que je sais bien mesurer, par exemple sur la mémoire de travail, la flexibilité mentale, les capacités d’attention, je ne pourrais pas le faire parce que la grande majorité des tests comportent des instructions verbales. Or quand je donne une instruction verbale à une personne autiste dite « à bas niveau de fonctionnement », je ne sais pas ce qu’elle a compris : elle peut avoir compris quelque chose, mais je ne sais pas si elle a compris ce que je lui demande. Le rapport au langage est très compliqué, pas seulement du fait qu’il est difficile d’accès – même s’il l’est souvent. Il y a aussi des difficultés de langage propres à l’autisme, même chez des personnes de très haut niveau, qui seront capables d’apprendre six ou douze langues. Il reste des difficultés subtiles, des troubles de la pragmatique : la difficulté à mettre le langage dans le bon contexte par exemple. On retrouve des troubles du langage sur l’ensemble du spectre autistique. Donc c’est mieux de passer par des tests qui ne s’appuient pas sur du langage, ni pour les instructions, ni pour la réponse. Il existe bien des tests qui se passent de langage, par exemple le test de la matrice de Raven. Comme cela a été montré dans une étude célèbre réalisée chez des personnes autistes identifiées comme ayant un retard cognitif important (avec un QI de Wechsler de 30 ou 40), la majorité d’entre elles repassent en fait au-dessus du seuil considéré comme celui de la « déficience intellectuelle » avec cette matrice de Raven. 1

Mais même avec ce test, ce n’est pas si évident parce que cela demande de manipuler de petites pièces. Il faut une habileté motrice que certaines personnes sévèrement polyhandicapées n’ont pas. Donc la question que je me pose est : comment accéder à ces personnes, quels sont les outils qu’on peut développer et qui nous permettent d’accéder à leurs fonctions cognitives, à leur efficience mentale, et qui ne mettent en jeu ni le langage, ni la motricité.

C’est à ce moment qu’intervient l’atelier de Patrice Moullet à La Défense. Il a créé de nombreux instruments, entre autres l’OMNI, et souhaitait que des chercheurs s’en emparent pour en faire une valorisation scientifique, parce qu’il avait remarqué le potentiel de cet instrument entre les mains d’individus polyhandicapés. Il fait des ateliers avec des centres d’accueil pour personnes polyhandicapées parmi lesquelles beaucoup sont considérées comme autistes avec retard cognitif. Quand je suis entrée dans l’atelier, je suis tombée en adoration immédiate pour tous ces instruments ! J’ai commencé à jouer de tout, pendant une heure, ils ne pouvaient plus m’arrêter ! Je pense que Patrice Moullet est un génie, qu’il a compris des choses sur la musique.

Ses instruments sont assez monumentaux, ils font plusieurs mètres, et ils impliquent le corps entier et pas seulement les mains. Donc si on n’est pas très habile de ses dix doigts, ce n’est pas grave. Et une autre particularité de ces instruments est qu’on comprend immédiatement comment on peut en jouer, cela permet tout de suite de produire quelque chose, il n’y a quasiment pas de phase d’apprentissage. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de progression, qu’on ne devient pas expert de l’instrument au fur et à mesure, mais on n’a pas besoin d’entraînement, d’apprentissage spécifique, pour pouvoir jouer quelque chose. En dix secondes, on a compris et on peut jouer. En psychologie, on appelle cela l’affordance d’un objet, son degré d’utilisabilité immédiate (par exemple, l’affordance d’une chaise, c’est qu’on peut s’asseoir dessus). L’affordance de l’OMNI, c’est qu’on peut jouer sur des touches, c’est vraiment très immédiat. Cela rend ses instruments très accessibles aux personnes qui sont très handicapées.

Donc à la fin de cette heure où il m’a laissée jouer avec tous ses instruments, j’étais évidemment enthousiaste pour travailler avec lui.

Tout cela, c’était en 2016. Et depuis, il a été difficile de monter un projet parce que je pars de zéro, parce que rien n’a jamais été fait avec l’OMNI sur le plan scientifique, et parce que les personnes autistes avec de forts handicaps sont une population vraiment très peu étudiée. Sur l’ensemble des études sur l’autisme – et il y en a beaucoup, c’est un sujet qui attire l’attention des scientifiques en ce moment – moins de 6% incluent des personnes déficitaires2.

L. L. À quoi est-ce dû ? Est-il plus valorisant de travailler avec des autistes dits à haut niveau de fonctionnement ?

F. C. Ce n’est pas parce que c’est plus gratifiant, c’est juste parce que c’est possible. On a très peu de tests sans instructions verbales, donc on les fait faire par des gens qui comprennent les instructions. Nos outils habituels, en neuropsychologie, ne sont pas adaptés aux personnes non-verbales. Et il y a une autre explication, moins « gentille » : les chercheurs ne mesurent peut-être pas qu’il y a probablement plus d’aptitudes et d’intelligence chez ces personnes que ce qu’on peut voir au premier abord.

Il est vrai qu’on a des cas de figure très intéressants, comme cet homme capable de survoler la ville de New York en hélicoptère une seule fois et de la dessiner à l’échelle et sans erreur, c’est impressionnant (https://www.stephenwiltshire.co.uk/). Un taux important de ces enfants-là (8 à 20 % suivant les études) sont capable d’apprendre à lire sans qu’on le leur enseigne : on se rend compte un jour qu’ils savent lire. Après, ils ne savent pas toujours comprendre ce qu’ils ont lu, ou je dirais plutôt qu’ils n’ont pas acquis nos critères de compréhension, mais ils comprennent peut-être d’autres choses qui ne nous sont pas accessibles. Donc les aptitudes émergent, elles apparaissent même quand on ne les recherche pas, mais il est difficile de trouver une méthode pour les mesurer.

Pour revenir à l’OMNI, malgré mon ignorance totale de ce qui se fait en étude sur la musique, lorsque j’ai joué, j’ai vu le potentiel de cet objet comme d’outil de mesure. J’ai assisté à un grand nombre d’ateliers avec des personnes très handicapées, et notamment des personnes autistes. Si on leur laisse le temps, toutes finissent par se l’approprier et jouer de la musique.

L. L. Pour qui jouent-ils ? Est-ce juste pour eux, ou aussi pour les personnes qui les entourent ?

F. C. Cela revient à se demander si l’OMNI est un moyen de communication pour ces personnes. Si je me base sur mon expérience, et sur l’expérience des gens avec qui j’en ai discuté (car comme c’est un instrument fascinant, les gens en parlent avec passion), quand on joue en amateur, on est pris, happé. C’est un état de ravissement aux deux sens du terme, on est très heureux, et on est happé par ce qui se passe.

Le fonctionnement de l’OMNI est tripartite : le joueur, l’instrument, et la personne qui, depuis l’ordinateur, choisit la banque de sons. Il y a de nombreuses banques de sons qui ont des comportements différents. Certains sons ont leur rythme propre. Si on joue sur ces sons, on est entraîné par cette rythmique. Si on joue sur une banque de sons qui n’a pas de rythme propre, on crée sa propre rythmique. Il y a des sons qui s’arrêtent quand on appuie sur la touche suivante, tandis que d’autres sons continuent et se recouvrent, donc soit on peut faire des accords, soit ce sont des sons uniques. Mais les sons uniques peuvent eux-mêmes être des accords, suivant la banque de sons sur laquelle on joue. Suivant qu’on est sur un type de sons ou sur l’autre, on ne joue pas de la même manière. C’est comme une sorte de lego sonore géant, dans lequel on joue comme un enfant. Donc je n’ai pas l’impression qu’ils jouent pour les autres. Mais ce n’est qu’une impression. Il peut leur arriver de jouer à deux, notamment avec la personne qui anime l’atelier. Et là, une connexion humaine peut se faire, avec des échanges de regards, et avec soit une synchronicité du geste, soit au contraire une alternance : tu tapes sur une touche, j’écoute le son, je tape sur une touche… chacun son tour. L’échange est possible. Mais je pense surtout qu’ils jouent pour eux, pour le plaisir de jouer, de créer de la musique, du moins c’est mon hypothèse.

L. L. Vous employez le terme musique ; pour qui est-ce de la musique ? Peut-on imaginer ce que veut dire « musique » pour ces personnes ?

F. C. Pour moi, pour les personnes qui animent les ateliers, cela ressemble à de la musique, mais j’ai tout de même fait venir un musicien pour qu’il me dise s’il considère que c’est de la musique car je considère qu’en tant que spécialiste de sciences cognitives, je ne suis pas en mesure d’en juger moi-même. C’était un musicien de jazz qui fait beaucoup d’improvisation. Et pour lui, cela ne faisait aucun doute, c’était de la musique. On pourrait aussi imaginer un protocole de recherche participative où on mettrait à disposition du public sur internet une dizaine d’enregistrements, parmi lesquels il y en aurait cinq produits par une personne autiste et cinq produits au hasard, et on demanderait d’évaluer lesquels sont de la musique, et d’évaluer le niveau de musicalité sur une échelle de 1 à 10. Cela permettrait d’évaluer de manière objective si c’est ou non de la musique.

L. L. En vous posant la question, je me demandais surtout dans quelle mesure il est important de dire si c’est ou non de la musique. Qu’est-ce que cela change par rapport au projet d’entrer en contact avec les compétences cognitives de ces personnes ?

F. C. J’aime bien votre question ! Techniquement, cela ne change strictement rien. Mettons que ça ne soit pas de la musique… mais dans ce cas, qu’est-ce que ce serait ? Du son ? Du bruit ?

L. L. Il peut probablement y avoir des sons qui ne soient ni bruit, ni musique… Définir les limites de la musique fait partie des débats récurrents en ethnomusicologie. Mais au lieu de chercher à fixer la frontière entre ce qui est musique et ce qui n’en est pas, on peut aussi s’interroger sur notre besoin de distinguer ce à quoi on accorde l’étiquette « musique » et ce à quoi on ne l’accorde pas. Donc je me demande pourquoi même dans un projet dont la finalité n’est pas musicologique, on en revient aux critères d’attribution de cette étiquette « musique » sans parvenir à s’en détacher.

F. C. Vous avez raison, cela n’a aucune importance. Mais comme je pense, malgré tout, que c’est de la musique, cela voudrait dire que ces personnes, qui en général n’ont jamais eu en main un instrument, sont capables de produire de la musique. On pourrait en tirer des conclusions sur ce qu’il peut y avoir d’universel dans le fonctionnement du cerveau humain. Mais là, on part très loin ! Pour l’instant, ce n’est pas ce qui nous intéresse.

L. L. En revanche, si au lieu de partir d’une définition sonore de la musique, on la définit comme un phénomène social, qui n’existe que parce que des gens, ensemble, décident que c’est de la musique, peut-on en arriver à un autre potentiel de l’instrument, qui serait de mettre en relation des gens avec qui il est très compliqué de communiquer ? Une définition sociale de la musique permet-elle de mettre en lumière les potentiels de l’OMNI ?

F. C. Ce n’est pas sur cet aspect que j’oriente mon travail, mais il est vrai qu’il y a un aspect social très fort. Pendant qu’une personne handicapée joue, il y a cet effet de la musique : nous sommes tous concentrés sur la musique dans la salle, nous avons cela en commun à cet instant-là, et à la fin, tout le monde exprime de la joie, les gens applaudissent, ils félicitent le joueur, le joueur est content, il sent qu’il se passe quelque chose. Donc il se produit à ce moment-là un lien social évident.

L. L. Donc la présence de ces rituels – écoute, applaudissements – contribue à définir des moments de musique…

F. C. Oui, le corps est penché en avant dans une attitude d’écoute, on voit les expressions faciales du plaisir, et parfois même des émotions fortes, des larmes…

Mais ce n’est pas sur cet aspect que je centre mes recherches. Ce que j’ai envie de regarder, c’est la structure de la musique produite – appelons-la musique, même si un terme plus neutre me conviendrait bien. J’ai commencé à réfléchir à un protocole qui est un protocole classique de neurosciences, mais avec une approche de sciences humaines et sociales.

Si tout se passait comme je le voudrais, on pourrait récupérer les enregistrements MIDI de personnes autistes très handicapées qui jouent dans les conditions suivantes : sans qu’on interagisse avec eux, et en leur laissant le temps de bien s’approprier l’instrument et son jeu. Le temps de l’autisme est un temps très long, donc parfois, on a l’impression qu’il ne se passe rien alors que c’est juste parce qu’il faut se donner le temps. On est vraiment en terre complètement inconnue, nos critères habituels ne servent plus à rien. Il faut arriver avec un regard scientifique capable de repérer et de classifier, mais un regard suffisamment neuf pour arriver à repérer des choses que normalement, on ne regarde pas.

Donc il faut qu’ils aient fait suffisamment de visites pour être à l’aise avec l’instrument, et il faut les laisser jouer idéalement deux ou trois minutes pour qu’ils puissent être vraiment dedans. Et là, on peut récupérer plusieurs minutes de production musicale.

Dans un premier temps, ce que j’observe visuellement sur les fichiers MIDI que j’ai récupérés et qu’il faudrait maintenant analyser en détail, c’est une structuration du fichier. On voit une structuration du tempo. Ce que je voudrais faire, c’est enregistrer des séquences sonores produites par ces gens dans les conditions que je vous ai décrites, et faire des analyses mathématiques qui permettent de mettre en évidence des structures dans ce qu’ils ont produit : des enchaînements de notes ou de touches, et des structures rythmiques. Si je fais apparaître des motifs répétés avec des effets de complexification au fur et à mesure que le motif se répète, ou des motifs entrelacés, s’il existe des motifs avec une architecture de ces motifs, je peux alors montrer d’une manière irréfutable que le cerveau qui a produit cela est capable de produire quelque chose de complexe. Pour l’instant, lorsque je dis à mes collègues neuroscientifiques que ces enfants handicapés font de la musique avec l’OMNI, la réponse est : tu penses que c’est de la musique, mais ils font cela au hasard, comme un enfant qui prend un pinceau et fait un gribouillis, c’est joli mais c’est le fruit du hasard. Avec l’OMNI, ce n’est pas parce que les sons en eux-mêmes sont jolis que c’est forcément une structure musicale. Donc il faut démontrer mathématiquement qu’il y a des motifs dans ce que ces personnes produisent, pour conclure que seul un cerveau capable de complexité peut produire une telle structure sonore.

L’idée serait d’avoir ainsi un accès à leurs capacités mentales. C’est un accès très indirect, mais il a l’avantage d’être très écologique. Les mesures dites « écologiques » sont les mesures qui sont prises dans les conditions les plus proches possibles de la vie réelle. D’habitude, nos méthodes de travail sont très détachées de la vie réelle : on vous amène dans le bureau du neuropsychologue à l’hôpital ou dans la salle d’expérimentation d’un laboratoire universitaire, souvent au sous-sol, au fond d’un couloir en béton, dans une salle éclairée au néon avec un ordinateur sur une table et une chaise pas très confortable… On est loin des conditions habituelles de vie dans lesquelles on manifeste les différentes dimensions de l’intelligence.  Les tâches écologiques sont intéressantes parce qu’elles sont plus prédictives de ce qui se passera dans la « vraie vie », on peut s’appuyer dessus pour faire de la rééducation et de la prise en charge, mais elles sont difficiles à mettre en œuvre. Avec les personnes autistes fortement handicapées, on n’a pas le choix, on ne peut pas les emmener au labo. C’est d’ailleurs pour cela qu’elles sont très peu présentes dans les études. Il faut faire des tâches les plus écologiques possibles. Ils nous confrontent aux limites de nos méthodes, ils nous obligent à repenser toute notre méthodologie. De manière générale, l’autisme nous pousse à nos limites, et pas seulement nos limites méthodologiques : cela nous oblige à nous demander pourquoi on utilise des mots, cela nous confronte à nos limites d’êtres humains à de nombreux niveaux.

L. L. Quel est le rôle des émotions quand on parle de repérer des compétences ? Ces deux domaines sont-ils séparés ?

F. C. Les émotions et le fonctionnement cognitif ne sont pas séparés. C’est ce qu’on appelle la cognition chaude et la cognition froide, mais on se rend compte qu’aucune fonction n’est séparée des émotions. L’engagement attentionnel dépend évidemment des émotions qui sont en jeu. Si on est indifférent à ce qui se passe, on va avoir du mal à garder son attention maintenue, tandis que si on est en danger de mort ou si c’est l’amour de notre vie qui est en face de nous, on va être hyper attentif ! Les capacités frontales, qui sont considérées comme de la cognition très froide, ne peuvent pas fonctionner séparément des émotions – et même si on voulait prouver qu’elles fonctionnent séparément, il faudrait prendre un individu qui n’a pas d’émotions, or cela n’existe pas. On n’est jamais sans émotions. Donc l’hypothèse d’un cerveau qui fonctionnerait sans émotions n’a pas de sens.

Cela dit, la question des émotions chez les personnes autistes présente un certain nombre de spécificité. On peut tout à fait imaginer que l’éventail et l’intensité des émotions ressenties sont très différents. Pour affirmer cela, je me base surtout sur les témoignages et les autobiographies, il n’y a pas grand-chose à ce sujet dans la littérature scientifique. Mais il se trouve qu’en 2017, j’ai écrit un article grand public sur les femmes autistes dans The Conversation (https://theconversation.com/ces-femmes-autistes-qui-signorent-75998), et cet article a fait un million de vues, ce qui n’est pas du tout habituel : d’habitude, c’est plutôt dix mille à vingt mille. Et j’ai reçu une pluie de mails, de messages spontanés de personnes qui avaient besoin de témoigner. Certains étaient très fantaisistes, mais ils étaient tous intéressants : des gens qui se croyaient autistes mais ne l’étaient pas, des gens qui l’étaient mais n’arrivaient pas à passer le cap de l’admettre, des messages très intimes ; donc j’ai eu accès à une sorte de confiance de la communauté autiste qui a conduit des personnes à venir témoigner, et à me dire ce qu’ils ressentent peut-être plus facilement qu’à un chercheur qui considère l’autisme comme un déficit. Donc mon intuition est que l’éventail émotionnel est différent : ils vont réagir beaucoup plus fort à des choses que les neurotypiques considèrent comme peu importantes, et seront très indifférents à des choses que les neurotypiques considèrent comme importantes. Cela concerne ceux qui ont accès à leurs émotions. Mais la moitié des autistes est affligée de ce qu’on appelle alexithymie. C’est l’incapacité à identifier ses propres émotions (cette incapacité peut aussi exister hors de l’autisme, mais c’est très fréquent chez les autistes). La personne peut être très en colère ou très triste, cela se voit, mais elle dit qu’elle ne ressent rien. Cela peut alimenter l’idée que les autistes n’ont pas d’émotions. En fait, beaucoup d’entre eux n’ont pas accès à leurs émotions, et ceux qui y ont accès n’auront pas forcément des émotions là où on en a, et inversement, ils auront des émotions fortes là où c’est inhabituel pour nous, donc on décrira cela non pas comme des émotions mais comme une crise ou un problème de comportement. Tout cela, bien sûr, complique la communication entre autistes et non-autistes.

Le troisième niveau, qui complique encore les choses, est que l’éventail des expressions faciales qui permettent de communiquer ses émotions n’est pas le même. Le visage des autistes n’exprime pas les émotions de la même manière que le visage d’un non-autiste. Donc une personne autiste aura du mal à identifier les émotions chez une personne non autiste, et réciproquement. C’est un dialogue qui a du mal à aboutir.

L. L. Avec l’OMNI, le passage par l’émotion, et éventuellement l’émotion musicale, va-t-il aider à détecter les compétences cognitives ?

F. C. Je ne sais pas si on peut dire cela. Ce n’est peut-être pas une question, de même qu’il n’est peut-être pas pertinent de se demander si c’est ou non de la musique. Ou il y a probablement une émotion qui serait le plaisir à utiliser l’OMNI. Je pense que c’est une hypothèse prudente de dire que la personne qui va utiliser l’OMNI y éprouve du plaisir et qu’il y a une motivation pour y retourner. J’avais fait des hypothèses sur le fait que cela génère un état de flow psychologique, de ravissement, d’être happé par sa propre production. Mais je ne sais pas s’il faut y voir un outil éducatif. C’est plutôt donner l’accès à une expérience qui, en soi, est constitutive… Ce serait une erreur de vouloir le mettre en recette. D’ailleurs, les personnes qui font les ateliers sont très attentifs à ne pas laisser les accompagnants mettre l’OMNI dans des fiches recettes. On ne s’en sert pas pour produire un effet ou pour atteindre un but. On offre une expérience.

L. L. Je me demandais justement si l’OMNI joue un rôle pour des gens qui éprouvent des difficultés à communiquer avec l’extérieur ?

F. C. Vous soulevez la question de la communication des personnes autistes, qui est très importante. Ce sujet est certainement amené à beaucoup évoluer dans les années qui viennent. On a toujours l’idée que la communication des personnes autistes est difficile, mais je ne suis pas sûre ce que soit exact de le formuler ainsi. Évidemment, quand on ne parle pas, c’est compliqué de communiquer. Mais la communication, c’est toujours l’affaire de deux personnes. Les personnes neurotypiques ont autant de difficultés à communiquer avec la personne autiste que la personne autiste n’a de difficultés à communiquer avec la personne neurotypique. Il y a du handicap du côté de la personne autiste, donc le surplus d’efforts devrait plutôt venir de la personne non handicapée, mais c’est rarement le cas. J’ai retrouvé des notes que j’ai prises il y a une douzaine d’années, quand j’ai commencé à m’intéresser à l’autisme. Je regardais des vidéos de neuropsychologie, et j’étais frappée par le fait que l’enfant exprime des choses avec son langage corporel, et que l’adulte ne le voit pas parce qu’il est pris par le langage verbal et ignore le langage corporel. Et comme l’enfant ne répond pas avec le langage verbal, qui est difficile pour lui, l’adulte considère qu’il n’a pas répondu. Mais l’enfant a répondu ! Dans une telle situation, c’est vraiment à se demander qui a un problème de communication. Seulement, ce qui est communiqué sur des registres non-verbaux est hors du champ des mots, c’est un domaine qu’on maîtrise peu. Il faut donc accepter d’abandonner des registres de communication avec lesquels on est très familier, avec lesquels on est efficace. Les registres non-verbaux demandent une forme de lâcher-prise. Mais plus je fréquente des personnes autistes, plus je me rends compte qu’il y a bien une forme de communication, que je ne peux pas décrire parce qu’elle est hors des mots, mais qui est indéniable. Donc je ne parlerais pas d’un problème de communication, il s’agit plutôt de formes de communication qui sont différentes. Et l’OMNI peut être une passerelle entre notre forme de communication, très centrée sur les mots, et des formes de communication qui se passent des mots mais ne sont pas infantiles pour autant (le bébé aussi se passe de mots, mais c’est autre chose).

L. L. Je joue de la harpe, et pour moi, le contact physique avec le matériau qui vibre est essentiel. Donc un instrument où on ne produit pas le son avec ses mains me semble très distant. Je vois bien qu’on peut monter sur l’OMNI, qu’il y a un autre rapport avec l’instrument, mais je me demande comment on se passe de ce contact avec le corps sonore qui entre en vibration.

F. C. Les autres instruments de Patrice Moullet sont différents. Le STI (Surface Triangulaire Inclinée), on en joue avec les pieds, il faut taper du pied sur chaque note ; et sur mon préféré, la Strech Machine, on tire les ficelles, donc il y a un effet haptique, il y a une résistance, et plus on tire, plus il y a de la résistance, on joue avec le corps entier. L’OMNI est le seul pour lequel il n’y a pas de retour haptique. C’est comme de la musique électronique, avec le même côté un peu détaché du corps. Mais ce que vous ne voyez pas sur les images de l’OMNI, c’est la matière des touches, elles sont en métal émaillé. L’émail a un toucher magnifique, froid et doux au début, mais il se réchauffe très vite sous les doigts. Certes, il n’y a pas de retour vibratoire, ni d’impression qu’on enfonce quelque chose, mais c’est tout de même plus corporel que si on se contentait de taper des touches sur un écran, parce qu’il y a la matière de l’émail, elle a un rôle dans le plaisir à utiliser l’instrument.

L. L. Où en sont les recherches sur l’OMNI actuellement ?

F. C. Nous avons fait une première série de collecte de données dans le cadre du projet Fractales à la Maison des Metallos (Paris XIème) en 2016, il y a eu de nombreux ateliers avec des personnes handicapées. Nous avons pris soin d’agir en cohérence avec les contraintes règlementaires, je suis très attentive à cela, il s’agit de données extrêmement sensibles, des diagnostics médicaux chez des personnes mineures ou en situation de tutelle. Donc ces données n’ont pas vocation à être publiées mais à permettre d’évaluer la faisabilité du projet pour créer des protocoles aussi écologiques que possible. Reste à trouver des collaborations qui permettent d’appuyer les demandes de financements et d’étendre le domaine de recherche hors de la neuropsychologie. Il faut aller à la rencontre de personnes qui ont les savoir-faire, les connaissances et les capacités qui me manquent. À terme, je pense que l’OMNI pourrait permettre de résoudre des questions scientifiques fortes, notamment sur la cognition située. Je vois un grand avenir pour l’OMNI comme objet scientifique.

 

1. Dawson, M., Soulières, I., Gernsbacher, M. A. & Mottron, L. The Level and Nature of Autistic Intelligence. Psychol Sci 18, 657–662 (2007).

2. Russell, G. et al. Selection bias on intellectual ability in autism research: a cross-sectional review and meta-analysis. Mol Autism 10, 9 (2019).