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Haizebegi
  /  Entretien avec Eric Bouvet

Entretien avec Eric Bouvet

Entretien avec Eric Bouvet, photographe de l’affiche du Festival Haizebegi – 30 août 2020 par Zoom.

Propos recueillis par Julie Oleksiak pour le programme de la 7e édition du Festival Haizebegi.

Julie Oleksiak. En sciences humaines et sociales, on aime bien l’étude par cas. Le cas est « une singularité accessible à l’observation » (Passeron et Revel, 2005) qui invite à l’exploration et à l’approfondissement afin, peut-être, d’en extraire une compréhension du monde à portée plus générale. Que pouvez-vous me dire du cas que représente cette photo prise en 2014 sur la place Maïdan et qui fait l’affiche du festival Haizebegi cette année : un piano peint aux couleurs du drapeau ukrainien posté sur des barricades et joué par un homme en doudoune noire. Comment-êtes-vous arrivé jusqu’à cette photo ?

Éric Bouvet. Tout commence en novembre 2013, lorsqu’à la suite du refus du gouvernement ukrainien de signer un accord avec l’Union européenne au profit d’un accord avec la Russie, des personnes descendent dans la rue et sur la place Maïdan pour protester. Nous avons tous vu les images incroyables de ces gens harnachés sous la neige. C’était très visuel, c’était même carrément cinématographique. Aujourd’hui, la presse est malade : il n’y a plus d’argent dans les magazines et on ne nous envoie plus en mission. Alors, nous, reporters, on ne trouve plus d’argent pour partir. Début 2014, je trépignais d’impatience pour me rendre à Kiev. Par chance, comme c’était en Europe, pas si loin de chez nous, j’ai réussi à partir au mois de février 2014 et à y passer quelques jours. Durant la petite semaine où je suis resté, c’était calme. J’ai fait des images qui montrent la fatigue des militants après presque trois mois de lutte. Dix jours après mon retour en France, mon grand nez m’a dit qu’il fallait que j’y retourne parce que ça commençait à chauffer. Et là, effectivement, le 20 février, les forces de l’ordre sont autorisées à faire usage de la force létale. J’assiste au bain de sang final, 82 morts et 622 blessés. Je suis moi-même tombé dans une sorte de trappe, dans un piège où on s’est fait tirer dessus pendant deux heures par des snipers et où beaucoup de gens ont été blessés ou tués.

Mais pour en revenir à l’histoire de ce piano, j’ai fait cette image durant mon premier voyage, quand c’était calme, une quinzaine de jours avant l’assaut final. Depuis la place Maïdan, il y avait une avenue qui partait sur 200 à 300 mètres et, à droite, il y avait cette place à l’entrée du stade du Dynamo de Kiev, aussi une place forte du peuple de Maïdan. Les barricades coupaient l’entrée du Dynamo. C’est sur l’une de ces barricades qu’était posté le piano. Ce qui est surprenant ici et qu’on n’imagine pas toujours, c’est que, pendant les conflits, les camps adverses se parlent. C’était le cas en Afghanistan, en Irak ou ici à Kiev. La plupart du temps, ce sont des insultes, que les belligérants s’envoient par portevoix, par microphones, par divers systèmes d’amplification, mais parfois aussi à voix vues, quand les tranchées ne sont pas trop éloignées. Ça arrive également qu’ils se demandent des nouvelles, parce que les membres d’une même famille peuvent se retrouver des deux côtés d’un même conflit. Sur les barricades de Kiev, j’ai assisté à un véritable concours de musique. Au lieu de parler ou de s’insulter, les belligérants s’envoyaient de la musique à tout va. D’un côté, le peuple de Maïdan jouait sur ce piano, parfois il chantait des chants patriotiques, de l’autre les forces de l’ordre avaient installé des enceintes qui diffusaient du ABBA. Je ne sais pas depuis combien de jours le piano était là, mais il a été utilisé pendant toute la semaine de ma première visite. J’ai fait une autre photo aussi, où on voit un vieux monsieur avec une casquette qui accorde le piano. C’était en prévision du concert de la célébrité pop locale Rouslana, venue pour chanter à la gloire du peuple de Maïdan, de la liberté et de la révolution.

J. O. Il y a un film qui a été fait sur ce piano, Piano de Vita Maria Drygas (Ukraine, 2016, 45min), que nous avons découvert d’ailleurs lors de l’édition 2017 du festival Haizebegi. Si je me rappelle bien, le piano avait été apporté avec de nombreux autres meubles pour construire les barricades. C’est une pianiste et professeure de piano qui a réagi en réhabilitant le piano en tant que piano et qui l’a peint aux couleurs du drapeau ukrainien. Le film montre justement cette appropriation du piano par le peuple de Maïdan.

É. B. C’est super qu’il y ait pu y avoir un film sur ce piano.

J. O. On peut continuer sur votre métier ? Comment vous appelle-t-on : photojournaliste, photoreporter, photo-documentariste, photographe ? Comment décrivez-vous votre posture et votre engagement ?

É. B. Les appellations sont des questions d’époque. Moi, je me sens photographe avant tout. J’aime autant la photographie journalistique, que documentaire, qu’artistique, que d’auteur, que contemporaine… je suis un touche à tout. J’aime la photographie dans sa globalité. Après, je suis aussi journaliste, puisqu’en 35 années de photographie de conflits, il a bien fallu apprendre à s’informer, à se débrouiller tout seul, à être suffisamment malin pour arriver à ses fins et ramener une information la plus pure possible. On sait très bien qu’il n’y a pas de vérité en photographie, mais on peut faire en sorte qu’elle soit le moins déformée possible.

Pour ça, il y a quelques règles avant et après la prise de la photographie. Avant, il s’agit de ne toucher à rien, en l’occurrence de ne pas monter une image, de ne pas demander aux personnes de poser ou de réaliser une action spécifique. En bref, on est témoin et on n’intervient pas. Evidemment, par le cadrage, on fait des choix. Si je suis dans une pièce et qu’il y a vingt personnes, si je prends un grand-angle pour les photographier toutes, c’est moins beau que si je me concentre sur trois personnes en train de réaliser une action et la photo sera plus intense, plus forte. Si je prends cette action-là, je perds la présence des vingt personnes. C’est pour ça que c’est compliqué au niveau de la vérité. En ce qui concerne l’après, il s’agit de la fameuse postproduction qui est aujourd’hui très facile grâce au numérique et aux logiciels de retouche. Il y a eu beaucoup de dérives, heureusement, il y en a de moins en moins. Que ces logiciels servent pour s’amuser, pour créer artistiquement, c’est formidable, c’est un outil extraordinaire, mais d’un point de vue journalistique, c’est autre chose. En effet, quand vous faites une photo, il y a deux fichiers : le jpg et le raw. Le raw, on dit que c’est l’original, il contient toutes les données brutes et les paramètres qui permettent de retravailler l’image. Le jpg, c’est une sorte d’interprétation plus light, il permet la communication simple des images tandis que le raw est lourd à traiter et est encombrant même si la qualité est meilleure. Tandis que beaucoup de photographes retravaillent beaucoup leurs raws, moi, je n’y touche pas. Je les mets sur un disque dur et ils me servent de sauvegarde. Je me sers seulement de mes fichiers jpg auxquels je touche à peine. J’y mets juste parfois une petite courbe de contraste parce que le fichier est un peu light, mais sinon je ne touche à rien d’autre.

En fait, j’ai l’exigence d’être le plus straight possible. Quand je dis straight, j’entends la photographie pure, la straight photographie, un mouvement photographique des années 20, 30 qui cherche à éviter toute manipulation de l’image… Enfin, je pense qu’il faut savoir être humble dans le travail pour garder au mieux la dignité des gens. C’est très important, parce que les gens que je vais photographier, ce sont eux qui vont rester dans l’histoire, ce sont eux qui peuplent les livres d’histoire de troisième et de terminale sur l’histoire contemporaine dans lesquels ont été publiées certaines de mes photographies.

J. O. Vous n’êtes pas toujours prêt à dégainer votre appareil, il y a donc des situations où vous le rangez ? Des situations où vous ne prenez pas de photos ?

É. B. Ah oui. Enormément. J’ai loupé beaucoup plus d’images que j’en ai faites de bonnes… Par humilité, par volonté, par censure. Aujourd’hui, avec l’âge et la réflexion, je me dis que je n’ai pas toujours fait les bons choix. Quand j’étais jeune, il y avait ce grand photographe, Don McCullin, qui disait « Je hais l’art, je veux que mes images puent ». Moi, je trouvais que ce n’était pas une bonne idée d’en mettre plein la gueule aux gens, de faire des photos chocs. Etant quelqu’un de sensible confronté sur le terrain à des horreurs inimaginables, je me disais que moi, j’avais choisi d’être là, mais que je n’étais pas obligé de tout partager avec le public. Mais avec le recul, je me dis que peut-être McCullin avait raison, que j’ai peut-être fait une erreur. En effet, quand les soldats américains sont arrivés en 1945 dans les camps de concentration en Allemagne et en Pologne, ils ont vu une des choses les plus horribles qui aient pu exister. Et s’ils s’étaient dit qu’ils ne pouvaient pas photographier ça parce que ça les horrifiait trop, il y aurait encore des gens aujourd’hui pour dire que ça n’a pas existé. En fait, l’image est toujours délicate à analyser quand l’actualité est chaude, mais quand on la ressort quelques années plus tard pour une histoire, elle a tout à fait lieu d’être. C’est pourquoi je me sens très controversé dans mon propos et ce que j’ai fait, je me dis que j’aurais certainement dû appuyer plus souvent sur le bouton plutôt que de me censurer lors d’exactions et de tueries dont j’ai été témoin.

Par exemple, j’ai couvert ces deux grandes famines en Somalie (1992) et au Soudan (1993). J’ai moi-même plongé dans la folie tellement c’était horrible et je n’ai pas fait d’image tellement j’étais assommé. En fait, j’étais parmi les premiers Occidentaux blancs à arriver à l’épicentre de la famine qui était à Baidoa. Personne ne savait encore ce qui nous attendait. Nous sommes arrivés avec un petit avion, je crois que c’était du CICR [Comité international de la Croix-Rouge] ou des UN [Nations Unies], je ne sais plus. On est resté quelques heures, mais là… j’ai eu la tête uspide-down. C’est inimaginable de voir un tel spectacle : des gens qui marchent à quatre pattes, d’autres qui chutent dans un fracas parce qu’ils se brisent les os quand ils tombent, les monceaux de corps mis en vrac, un gamin qui n’arrive pas à se lever et qui tend un bras qui manque de vous rester dans la main lorsque vous essayez de l’aider, un père qui arrive et qui traine sur la route un enfant décharné sur les genoux, déchiré à moitié mort-vivant et dans son sac il porte le cadavre de son second enfant qu’il traine depuis des jours tandis qu’il a dû abandonner sa femme morte sur la route… enfin vous voyez le tableau. C’est une pilule qui passe mal. Comment peut-on laisser faire ça ? Evidemment, la sècheresse était là, mais on sait très bien qu’aujourd’hui avec les ponts aériens, il y a des possibilités d’éviter une famine, même si elle fait quelques dégâts au début. Mais au point où elle en était là… c’est parce qu’il y avait des seigneurs de guerre qui géraient tout ça. Donc oui, il y a beaucoup de censure, peut-être trop malheureusement. Mais voilà, on ne peut pas refaire ce qui est passé.

J. O. Sorj Chalandon, reporter de guerre, retranscrit à sa manière, dans son roman Le quatrième Mur, la difficulté de revenir après avoir vu l’horreur du monde, de retrouver du sens dans le quotidien d’une vie calme. Comment est-ce qu’on tient le coup ?

É. B. Ah ! J’ai bien fait de m’allonger !… Sorj Chalandon, oui, c’est un bon ami, une très bonne plume !

Pour ma part, mon ciment, ça a été ma famille, ma femme et mes enfants. Si je ne les avais pas eus, je serais surement resté sur certains terrains, je serais allé plus loin, j’aurais certainement sombré entièrement dans la folie ou je ne serais même plus là du tout. Mais la plupart du temps, je me suis arrêté, je me suis dit : stop, je rentre. Et j’ai eu énormément de chance dans ma vie. Je n’ai jamais été blessé physiquement malgré toutes les projections de bombardements à côté de moi, malgré les balles qui m’ont éraflé.

Par contre, il y a des choses qui me rendent malade, comme la société de consommation. J’ai beaucoup de mal à rentrer dans un hypermarché, je n’y reste pas longtemps parce que j’ai du mal à gérer cet amoncellement de bouffe et de consommables à tout va. Les magasins en période de fête, c’est pareil. J’étouffe. Sinon, j’ai une vie, tout ce qu’il y a de plus tranquille. Certains journalistes plongent dans les drogues ou dans l’alcool, moi j’ai plongé dans le sport, une à deux heures par jour. Je fais du triathlon. Ça calme.

J. O. Et on repart quand même à chaque fois ?

É. B. Oui ! Je n’ai pas de problème pour repartir, même s’il ne faut surtout pas se poser de questions. Ça m’est arrivé quelquefois, de fermer la porte de chez moi et de me dire : c’est peut-être la dernière fois que tu vois cette porte. Bon, je chasse très vite cette pensée.

Mais j’ai de la chance, je ne fais jamais de cauchemars avec toutes ces horreurs que j’ai pu voir, contrairement à certains de mes camarades qui dorment très mal la nuit. Je pense que c’est grâce au sport et à une vie saine. Par contre, j’ai régulièrement des flashs sur mes enfants, c’est-à-dire que je les vois mourir. Ça peut arriver n’importe quand, pendant la journée, pendant la nuit : paf, ça arrive, je les vois mourir par accident, par meurtre, de plein de manières différentes… Mais je me reprends vite, je sais que ce n’est pas vrai, donc je chasse très vite ces images. Ce sont juste des choses ancrées. Mais sinon tout va bien !

J. O. En tout cas, vous gardez toujours le sourire…

En 2013, vous publiez à compte d’auteur un récit de l’un de ces épisodes qui vous a bouleversé dans les années 1990 : suivre des commandos russes lors du conflit avec la Tchétchénie. Le livre s’appelle Jusqu’au bout et peut être commandé sur votre site Internet. Vous y racontez la violence, l’horreur, la peur, le danger, les doutes sur le métier… Est-ce parce qu’on ne peut pas tout dire par la photo que vous avez publié ce « journal de guerre en Tchétchénie » ?

É. B. Bien sûr, la photographie c’est un métier de chien. C’est très compliqué de retransmettre quelque chose, même si tout existe, tout est devant soi. Et puis à l’époque, la plupart des choses se passaient la nuit. J’étais en diapo 100 Iso, ce n’était pas comme aujourd’hui où le numérique permet de photographier la nuit. A cette époque-là, je ne pouvais pas faire tout ça, c’était très frustrant.

Vous connaissez l’adage : quelle est la différence entre un photographe, un peintre, un sculpteur et un écrivain ? L’écrivain peut raturer et réécrire, le sculpteur peut retoucher son œuvre, le peintre peut laisser sécher et modifier. Par contre, pour le photographe, la photo est soit bonne ou soit mauvaise, on ne peut pas revenir dessus. On est sans filet, c’est très compliqué. Dans le livre, je me fous à poil, je raconte tout, il y a 100% de l’histoire. Tandis qu’en photo… disons qu’il y a 15% de ce que je raconte. Mais d’ailleurs, le succès relatif de ce petit livre est très étonnant. Je l’ai sorti en 2013 et vu qu’il est autoédité, il n’est pas diffusé en librairie. J’en ai pourtant vendu au moins 600 exemplaires.

J. O. Vous avez couvert des évènements majeurs de notre histoire contemporaine comme la chute du mur de Berlin, les funérailles de l’Ayatollah Khomeini en Iran, la libération de Nelson Mandela, les manifestations de la place Tian’anmen à Pékin, mais aussi les plus grands conflits des dernières décennies : Afghanistan, Irak, Iran, Soudan, ex-Yougoslavie, Libye, Ukraine… et j’en passe. Comment fait-on, en tant que photojournaliste, pour être au bon endroit au bon moment ?

É. B. Est-ce que vous avez vu la taille de mon nez ? Attendez, je me mets de profil… ça s’appelle avoir du flair ! C’est parce qu’on s’intéresse à la géopolitique, c’est parce qu’on s’intéresse à l’évènement historique. Malheureusement, tout ça n’est plus réalisable aujourd’hui. J’ai eu la chance de vivre ce qu’on a appelé l’âge d’or du photojournalisme. Quand on sentait qu’il fallait y aller, que là il risquait de se passer quelque chose, on partait à l’avance et on était là au moment où ça allait se passer. Il m’est arrivé de me planter quelquefois, mais la plupart du temps c’était jackpot au niveau timing !

Aujourd’hui, je suis un peu sorti du cirque, donc je ne sais pas trop. Je crois qu’aujourd’hui il n’y a plus que des correspondants locaux. Il y a très très peu d’envoyés spéciaux, ça n’existe quasiment plus, encore une fois pour des questions monétaires. Et puis là avec le covid, on a encore plus fermé les choses. Mais à l’époque, c’était une espèce de fibre, le fait de s’intéresser à ce qui se passe dans le monde, d’être sur la brèche en permanence. C’est ce que j’essaye d’expliquer dans les stages que je donne. Les gens ne s’imaginent pas que c’est un véritable boulot. On me dit que j’ai de la chance, que je vis de ma passion. Bon, déjà je n’en vis plus très bien, mais surtout ce n’est pas une passion, c’est l’investissement d’une vie. C’est un boulot permanent. Je m’entraine tous les jours. C’est comme un musicien ou un sportif, qu’est-ce qu’ils font les gars ? Tous les jours ils bossent, le musicien il fait ses gammes tous les matins, le sportif il s’entraine 6 à 8 h par jour. Le photographe il fait quoi ? C’est un glandu ? Bah non, il bosse, il cherche, il travaille, il s’alimente, il s’informe. Aujourd’hui en plus, par le net, on peut lire plein de choses, on peut voir plein d’expositions, on peut voir plein de travaux faits par des gens à l’autre bout du monde. Et puis il faut s’exercer l’œil tous les jours, sur divers exercices, sur des prises de vue, même sans appareil photo, chercher… Un sujet, ça se monte, ça se réfléchit avant, ça se réfléchit pendant quand je fais l’image, et ça se réfléchit après, quand je monte l’histoire, l’éditing.

J. O. Mais la libération de Nelson de Mandela en 1990, quelqu’un vous en a parlé ou c’était déjà dans la presse en amont ?

É. B. Non, personne ne savait rien. Mais il y avait des soubresauts, il y avait plein d’ouvertures. En février, j’ai donc décidé d’aller à Cape Town. J’ai loué une baraque sur la plage et j’ai fait de l’illustration en attendant. Je cherchais des petits sujets, j’allais trainer dans les townships. On me disait « surtout ne vas pas là-bas, c’est dangereux ! ». Mais les blacks quand ils me voyaient arriver, ils se disaient « tient, il y a un blanc qui est là, qu’est-ce qu’il fait là ? ». C’était illogique pour eux et du coup ils voyaient bien que j’étais français et que je ne venais pas avec des préjugés racistes et que j’étais bienveillant. Evidemment, je n’y allais pas en pleine nuit quand il y avait des risques d’être braqué… Mais, je ne suis pas resté très longtemps. Je suis resté une grosse semaine, je crois, et je me suis trouvé sur place le jour où Mandela est sorti de prison. J’ai pu lui serrer la pince et faire une photo de lui !

J. O. Revenons sur votre parcours de photographe-journaliste. Concrètement, quand vous êtes-vous dit que vous souhaiteriez devenir photographe ? Vous souvenez-vous de votre premier appareil, de vos premières photos, premières missions…?

É. B. J’ai une petite histoire qui est un peu romanesque. J’avais 8 ans en 1969, quand il y a eu l’alunissage d’Apollo 11 et mes parents m’ont réveillé en pleine nuit pour regarder ça sur le petit écran noir et blanc à la télé. Je ne dis pas que tout s’est déclenché à ce moment-là, loin de là, mais j’en ai gardé un souvenir mémorable. C’était incroyable. En analysant ça par la suite, je pense que l’impact de l’image des faits historiques a beaucoup joué.

J. O. Mais ça aurait pu vous amener à la vidéo, non ?

É. B. Oui, mais je n’étais pas trop mauvais en dessin et j’aimais bien l’histoire, la géographie, le sport. J’ai dérivé sur les arts et industries graphiques à l’école Estienne à Paris. A cette époque, j’achetais Photo reporter, le magazine de photographie qui publiait les grands photographes de l’agence Gamma et Sygma. Et puis en 1981, juste avant l’élection de Mitterrand, je me pointe devant l’Elysée avec mon petit Nikon sur le ventre et un seul objectif. J’avais 19 ans et le culot de cet âge-là. Je pousse la porte avec les autres journalistes « presse ». Je me suis retrouvé au dernier conseil des ministres de Giscard, au-dessus de la tête de Raymond Barre à faire des photos avec tous les plus grands photographes. Une semaine après, rebelote. J’ai photographié la poignée de main entre Giscard et Mitterrand. J’étais entouré de toutes les grandes stars de l’époque et je me suis dit : bah moi aussi quoi ! Puis je me suis retrouvé photographe à l’agence Gamma, le rêve ! 10 années de folie au niveau du travail, des voyages, des rencontres, des évènements, du vécu.

Même si on sentait que ça chutait, les années 1990 étaient bien aussi. Mais en 2000, c’était la fin. Le numérique et Internet ont enterré les trois grandes agences mondiales de photographie, Gamma, Sygma et Sipa. Les nouveaux moyens de transmissions, la baisse du coût de l’image et la crise de la presse ont eu raison d’elles. Mais pendant 20 ans, durant les années 1980 et 1990, j’étais bien payé parce que je travaillais beaucoup, je voyageais énormément, je faisais toutes les couvertures des grands magazines internationaux, Newsweek, Time magazine, Life, Paris Match, The New York Times, The Sunday Times magazine, Stern… c’était quand même incroyable ! Internet et le numérique sont arrivés et ont tué tout ce système. C’est devenu très difficile de travailler, il y a eu beaucoup moins de possibilités de partir. Aujourd’hui, nous sommes très mal considérés. On dit toujours que nous, photographes, nous sommes des kleenex pour la presse : ils sont très contents de nous trouver quand on a un bon coup à leur ramener, une image forte, ou une histoire, mais le reste du temps on peut crever dans notre coin, entre guillemets.

Cette évolution est compliquée à gérer. Dans les années 1980, on travaillait encore en diapositive, donc ça, c’était du sans-filet, le film était très difficile à exploiter. Dans les années 1990, on a travaillé en film négatif, ça a commencé à être de meilleure qualité et c’était plus souple. Dans les années 2000, le numérique est arrivé, donc encore plus de souplesse de travail. Et puis en 2010 – c’est marrant ça marche vraiment par décennies -, sont arrivés les smartphones avec appareil photo. En fait, si vous voulez, pour cette profession, dans les années 1980, nous étions une vingtaine à faire le tour du monde. Avec la chute du mur de Berlin et l’ouverture sur l’Est, on s’est retrouvé plusieurs centaines de photographes dans les années 1990. Dans les années 2000, on s’est retrouvé à des millions et dans les années 2010, à des milliards. Je schématise un peu, mais franchement on n’est pas loin.

Malgré ces difficultés, bien que mes revenus aient complètement chuté, pour moi, cette période est beaucoup plus intéressante que l’époque où je vivais comme un roi. Une nouvelle génération est arrivée, et je dirais qu’il y en a même une autre qui arrive, et elles sont beaucoup plus intéressantes d’un point de vue artistique. Les plus jeunes ont un autre œil, une autre créativité, ils ont su se servir du numérique pour amener autre chose… Je suis resté pendant 20 ans à faire la même chose. Je ne me posais aucune question et c’est la pire des choses. Aujourd’hui, à l’aube de mes 60 ans, je suis bourré d’incertitudes, je doute de tout. C’est beaucoup plus enrichissant que les certitudes de ma jeunesse.

Plus concrètement, pendant 2 décennies il n’y avait qu’une chose qui m’intéressait : les évènements internationaux, les conflits, la géopolitique, travailler vite et bien. Ensuite, j’ai déplacé mon regard au vécu des personnes. Je suis passé au moyen format [taille des négatifs 4×5, 6×6 ou 6×7 cm contrairement au 24x36mm de l’appareil classique]. J’ai fait une sorte de travail documentaire en Tchétchénie au milieu des années 1990. Je suis aussi descendu au fin fond de la dernière mine de charbon de France, pareil avec un moyen format, ce qui m’a permis de regarder autrement. Puis j’ai glissé vers la chambre grand format [8×10 inch, donc environ 20×25 cm], j’ai fait un grand documentaire qui s’appelle SEX LOVE. Je me suis intéressé aussi à d’autres mouvements de société. Depuis, je travaille la chambre grand format, ce qui me permet de me démarquer et de travailler avec beaucoup plus de réflexion. En effet, on ne fait qu’une seule vue donc… avec beaucoup plus de réflexion avant, pendant ou après.

J. O. Sur votre site Internet, les grandes thématiques que vous proposez font se côtoyer guerre avec paix. En 2012, vous proposez une série remarquée intitulée Rainbow family… sujet inattendu de votre part ? Pouvez-vous expliquer de quoi il s’agit ? Comment avez-vous découvert ce nouveau sujet ?

É. B. C’était en 2011, je suis en Libye, j’en prends plein la gueule, je risque ma vie tous les jours, c’est hyper compliqué comme conflit. J’ai deux amis photographes qui meurent. Au bout d’un mois, je ne gagne que 1200 euros. En gros, je pète un câble. En plus, 2012 était annoncé comme l’année de la loose, les marchés financiers allaient s’écrouler… Je me suis dit : je m’en fous, en 2012 je me barre et je vais vivre dans la forêt avec ces gens de la Rainbow Family ! Ils sont contre les mass-médias, contre l’économie, contre le politique, contre le monde tel qu’il est et du coup je me suis retrouvé dans la forêt à vivre à moitié à poil avec ces gens, à méditer, à manger végétarien, pas d’alcool, pas de drogue, pas d’électronique, donc en dehors du monde extérieur. Je suis parti pour le Brésil pour le rassemblement mondial et ça a été une thérapie extraordinaire. La porte est ouverte, comme ils disent « welcome home » quand vous arrivez. C’était une belle expérience, complètement utopique bien évidemment.

J. O. Vous n’avez pas eu envie de rester dans ce monde qui prône l’amour et la bienveillance après tous ces conflits ?

É. B. Ah non ! non ! On tourne en rond très vite. Mais comme dans tous les milieux qu’on découvre qui ne correspondent pas forcément au sien. Quand j’ai fait le sujet sex love, ça a été pareil. Je ne trouvais pas d’argent pour partir à l’étranger, je me suis dit que j’allais faire un sujet en France. J’en avais marre de faire des photos de la police, des hôpitaux, des urgences, des pompiers… et je me suis dit, tiens en fait, moi, bon père de famille, hétéro de base, je ne connais pas le milieu du sexe… alors pourquoi pas, allez hop ! Et tout de suite, j’ai eu le réflexe de partir avec 100 kg de matériel, un studio, une chambre grand format et de faire comme Richard Avedon : de sortir les gens de leur univers et les photographier sur fond blanc. Je suis donc allé trainer dans tout Paris, y compris par exemple dans tout ce qu’il y avait de plus impressionnant, notamment l’univers des sadomasochistes. Les premiers temps, c’est quand même assez surprenant ! Et puis, quand on n’est pas adepte, on s’en lasse très vite. J’étais parti sur le mot sex, mais j’ai ajouté le mot love. Sur mon site, je les ai séparés, mais dans le documentaire, on voit bien qu’il y a des gens qui sont – comment dire – plus « classiques », des gens de tous les jours, qui sont en couple ou seul. Ça montre la diversité. C’est ça qui me plait : la diversité dans tous les milieux.

J. O. En ethnologie, on parle parfois d’ethnographiés et la question du retour de notre travail à ces ethnographiés est de plus en plus travaillée. Y a-t-il ce type de réflexion avec vos « photographiés » ? Renvoyez-vous les photos prises aux personnes que vous photographiez ?

É. B. Oui toujours, je leur renvoie toujours les photos. Mais je ne suis pas très carnet d’adresse. Parfois, ça me travaille : que sont devenus tous ces gens que j’ai laissés derrière moi ? Ça ne me travaille pas au point de me rendre malade, mais j’y pense très souvent… Ces gens que j’ai laissés dans la misère, dans la peine, dans la douleur, qu’est-ce qu’ils sont devenus aujourd’hui ? Est-ce qu’ils sont encore vivants ? Est-ce qu’ils sont sortis de la merde ?

J. O. Ça me fait penser au livre par les routes, dans lequel l’auteur, Sylvain Prudhomme, propose une réflexion sur la façon de prolonger les relations furtives tissées dans un autre cadre, celui de l’autostop. Il y décrit aussi cette envie de partir tout le temps comme un besoin… ça fait écho ?

É. B. Oui ! Parce que partir c’est aller à la rencontre de l’autre, c’est apprendre, c’est accepter, c’est essayer de comprendre. C’est ce qu’il y a de plus intéressant, c’est d’aller vers l’autre.

Un ami, Jean Gaumy, photographe chez Magnum, dit : « Pour les photographes, pas de quartier : le travail, les gammes, le cadre, la lumière, le travail et encore le travail, l’obsession, l’enthousiasme, l’endurance, l’humilité rageuse et la lucidité qui permet de se poser les bonnes questions, mais qui ne dicte jamais de réponses ». Je regrette que « par les routes » soit un titre qui ait déjà été pris, parce que ça me plait bien…

J. O. En ethnologie la photographie est crainte par certains peuples amérindiens, puisqu’ils la considèrent comme voleuse d’âme. Le verbe même « prendre » des photos évoque une forme d’appropriation voire d’expropriation. De manière plus terre à terre, il existe aujourd’hui des questions de droits d’image. Devez-vous demander leur autorisation à chaque photographié pour publier leur photo ?

É. B. Il y a deux possibilités. Soit vous passez et vous avez su être discret et faire une image qui respecte la scène et qui ne la vole pas. Ça m’insupporte qu’on dise voler une image. De toute façon, j’ai l’habitude de dire qu’on ne prend pas d’image, on nous la donne. On nous donne tout. Tout est planté : la nature, la lumière, les gens, ils sont là, ils me donnent l’autorisation, tout existe, tout est donné. Je ne prends pas, ce n’est pas moi, ça existe. Donc soit on arrive à faire une image avec discrétion d’une scène extraordinaire qui n’aurait plus tout son sens si on allait demander l’autorisation. Dans ce cas-là, je ne prends jamais les gens en défaut, donc on peut venir me faire un procès, je suis tranquille. Les seules personnes que je pourrais prendre en défaut sont des gens qui font quelque chose de mal, dans ce cas-là je ne me dérange pas pour dénoncer. Et sinon la deuxième manière, et bien vous connaissez ça. C’est la chance d’avoir la confiance des gens et de passer du temps avec eux. Alors, à un moment ou à un autre, ils vous donnent tout ce que vous souhaitez et même plus que ce que vous pouviez imaginer. Des deux manières, ça passe par le respect. Vous vous souvenez ? Je vous parlais de garder la dignité des gens. Donc voilà : on a commencé par ça et on finit par ça.

J. O. Des projets à venir ? Vous comptez repartir ?

É. B. Des projets au-delà des photos de montagne que je suis en train de faire… Oui oui bien sûr, j’en ai plein ! Il y en a un qui s’appelle chaos. C’est un travail à la fois journalistique, documentaire et plus contemporain. Je vais sur des lieux de chaos et je fais la photographie d’une personne. Ensuite, je me retourne et sur la même vue, je photographie ce que la personne voit. Puisqu’on nous accuse de ne toujours montrer qu’un seul axe, là au moins j’en montre deux sur de grands tirages. C’est extraordinaire parce qu’il y a une foule de détails à observer. J’aimerais bien continuer ce projet et j’ai fait une demande de bourse. Je croise les doigts, mais il y a très peu de chances parce que nous sommes très nombreux. J’en ai encore deux ou trois autres dans la musette que j’aimerais bien faire, mais il faut trouver des fonds. J’ai 3 projets de livre qui sont aboutis, mais où je ne trouve pas d’éditeur parce qu’il faut leur apporter de l’argent. En tout cas, je n’arrête pas. Ce n’est pas parce que je vais toucher la retraite dans 1 an et demi que je vais m’arrêter !